« Cependant le préfet et le maire, prévenus du désordre, étaient accourus à la halle où se trouvait déjà le colonel Guérin; la force publique n'y était représentée que par quatre gendarmes. En vain le préfet, par des paroles conciliantes, essaya d'apaiser les séditieux et de leur démontrer que de pareilles scènes ne pouvaient avoir d'autre résultat que d'éloigner les cultivateurs de la halle et, par conséquent, de faire monter le prix du blé; sa voix ne fut pas écoutée; des menaces et des injures furent proférées contre lui. On dit qu'un gamin de dix-huit ans, fils de l'excoriateur Sanson, plus connu sous le nom de Bon-Appétit, cria, dans le langage de son état: « Passez-moi le préfet, que je l'écorche comme un vieux cheval, » et qu'il s'élançait sur lui quand il fut saisi par le colonel et étendu sur le sol. On dit aussi qu'une femme Provost lui porta le poing sous le nez et, selon quelques-uns, le frappa au visage; qu'une autre femme, les uns disent Trilly, les autres Gougeon, tira le maire par son catogan et le renversa sur un sac de blé. Je n'ai d'autres garanties de ces faits que la voix publique, et ce qui me porte à en douter, c'est que M. Chemin, ayant consigné dans ses notes que le gendarme Maresquier lui a dit depuis que, si on les avait laissés faire, lui et ses camarades, ils auraient arrêté quelques-uns des plus criards et que tout eût été fini, il est évident qu'il s'est enquis auprès de ce témoin oculaire de tout ce qui s'était passé; or, il ajoute n'avoir pas entendu dire qu'aucune voie de fait eût été commise jusqu'à ce moment.

« Il est certain que, dans ces circonstances critiques, le préfet perdit contenance et que, protégé par les gendarmes, il parvint à gagner la porte, jetant quelques pièces de monnaie à la populace, qui le poursuivit de ses huées jusqu'à la maison du premier président Le Menuet où il trouva un refuge. Quant au maire, il avait disparu, regagnant, dit-on, son domicile, rue St-Étienne, sous une grêle de projectiles peu dangereux; quelques vitres furent brisées à sa maison. Seul, le colonel tint bon jusqu'à la fin, faisant face à la foule et lui en imposant par sa fière contenance.

« Tel fut le premier acte du drame. Avant de passer outre, constatons que pas un vol n'avait été commis et que les cultivateurs qui, à la vue du désordre grandissant, avaient pris la fuite, abandonnant leurs sacs de blé, les retrouvèrent intacts à la halle suivante. Constatons encore que, à part les on dit et les incidents plus burlesques que tragiques propagés dans le public, il est un fait avéré, c'est que les deux premiers magistrats, l'un du département, l'autre de la ville, furent brutalement insultés et leur autorité méconnue.

« C'est à la halle du lundi que ces désordres avaient eu lieu. Tout autre jour, chacun fût retourné chez soi; mais alors, comme aujourd'hui, le lundi était le dimanche des ouvriers, et cette foule oisive continuait à stationner place St-Sauveur avec force vociférations. Déjà le jour tirait à sa fin et elle allait se disperser peut-être, quand une voix dominant le tumulte fait entendre le cri: Allons chez Mottelay! Ce Mottelay, meunier de son état, avait acheté récemment l'usine de Montaigu et introduit, dans les procédés de mouture, quelques perfectionnements qui faisaient affluer les grains à son moulin. On eût passé à moins pour un accapareur, dans un temps où le peuple en voyait partout; aussi tous de répéter: Allons chez Mottelay! »

Une troupe d'environ deux cents personnes envahit le moulin de Montaigu situé sur les bords de l'Orne, à l'extrémité du Grand-Cours. Quelques hommes d'une compagnie de la garde nationale suffirent à disperser les émeutiers, qui s'étaient contentés de dévaster l'intérieur du moulin et de renverser un petit nombre de sacs de farine d'orge. On sait de quelle répression terrible fut suivie cette émeute sans importance.

Après quelques jours d'un calme complet, la ville apprit avec stupeur l'arrivée du général Durosnel, aide-de-camp de l'Empereur. Il entra à Caen avec un corps de troupes considérable et accompagné d'une commission militaire, toute composée d'avance pour juger les séditieux. Cinquante-neuf prévenus furent arrêtés et transférés de la prison civile au Château, où la commission prit séance le 14, à huit heures du matin. Le 15, à deux heures du matin, la commission prononçait une sentence qui condamnait huit accusés, parmi lesquels quatre femmes, à la peine de mort, huit à huit ans de travaux forcés, neuf à cinq ans de réclusion, vingt-cinq à cinq années de surveillance.

« Dix-huit heures avaient donc suffi, dit M. Canivet, pour entendre soixante accusés dans leurs explications et leurs réponses, les témoins à charge et à décharge dans leurs dépositions, le rapporteur dans son réquisitoire, les avocats dans leurs plaidoiries. Jamais tribunal, ni celui de la Terreur, ni celui même de Maillard, aux journées de septembre, de sinistre mémoire, n'avait fonctionné d'une manière plus expéditive. »

L'exécution fut aussi rapide que l'arrêt. Elle eut lieu le même jour, entre sept et huit heures du matin, en dehors de la porte du Secours du Château. L'un des condamnés, le jeune Samson, âgé de dix-neuf ans, se débattait et criait: « Ne me tuez pas, ne me tuez pas! envoyez-moi plutôt à l'armée, on n'en revient jamais! »

« Mot amer, dit très-bien M. Canivet, et dont le malheureux ne comprenait sans doute pas la portée; sanglante condamnation du régime de chair à canon qui pesait alors sur la France! »