« Le matin, les docteurs et professeurs qui étaient dans cette ville s'assemblèrent et tinrent conseil, dont le résultat fut de députer vers les doyens, docteurs et professeurs absens, pour venir délibérer en forme; on envoya chercher M. Vicaire, doyen perpétuel de la Faculté de théologie, à Martragny.
« Les doyens, docteurs et professeurs s'assemblèrent le soir pour savoir si on accorderait les honneurs de la sépulture rectorale au défunt. On les lui accorda à la pluralité des voix (car le bruit s'était répandu qu'il ne les auroit pas, étant mort à la chasse). »
Le procès-verbal relate ensuite, avec de grands détails, tous les préparatifs de la cérémonie, l'embaumement du corps, et son exposition, pendant plusieurs jours, dans la classe de philosophie du collége Du Bois. Vient enfin le récit des funérailles, avec une longue énumération des fonctionnaires et des notables qui composaient le cortége. Tout en faisant grâce au lecteur de cette liste fastidieuse de noms propres, nous devons cependant attirer son attention sur certaines personnes qui figurent dans cette nomenclature. Ainsi nous trouvons, dans les premiers rangs du cortége, un sieur Harel et un sieur Crespel désignés comme écrivains, et un sieur Guillain, de Bénouville, comme enlumineur. A partir de l'année 1440, l'Université de Caen avait eu des registres en vélin, écrits par des officiers de l'Université, qu'on appelait scriptores, et ornés souvent de vignettes et de miniatures exécutées par d'autres officiers, qu'on appelait enlumineurs [50]. Mais, au-delà de l'année 1620, on ne trouve plus trace de registres de l'Université. Le travail cessant, il semblerait que le fonctionnaire eût dû disparaître avec la fonction. Cependant, par un miracle de longévité que constate le procès-verbal de l'inhumation du recteur, les écrivains et enlumineurs s'étaient conservés plus d'un siècle après l'abandon des registres enluminés. Ils figuraient aux cérémonies publiques et jouissaient, comme tous les autres officiers de l'Université, de l'exemption de taxes onéreuses, moyennant une certaine somme, déguisée sous le nom de don volontaire, qu'ils payaient à l'Université en entrant en fonctions. Cette parenthèse fermée, nous rendons la parole au rédacteur du procès-verbal.
« Le chœur de Saint-Sauveur étoit tendu à quatre rangs de lingette noire et la nef à un rang. La chapelle du Saint-Sacrement et celle de la Charité étaient tendues de leurs tentes noires et ornemens funèbres.
« Au milieu du chœur il y avoit un très-beau cataphalque; il avait quatre degrés tendus de noir chargés de larmes d'argent, têtes de mort et armes de l'Université, un très-grand nombre de cierges sur les degrés. Sur ces degrés étoit l'élévation, d'environ trois pieds, où on posa M. le Recteur pendant le service, sous un dais de velours noir. Chaque pente chargée au milieu des armes de l'Université et, au reste, de larmes d'argent. La corde qui soutenoit le dais étoit couverte de noir et d'une bande blanche qui régnoit tout du long spiralement; telles étoient les quatre cordes qui partoient des angles du dais et qui rendoient à quatre coins du chœur. Le ciel étoit en voûte et se terminoit par une boulle d'argent, sur laquelle étoit peinte une tête de mort à deux faces avec des ailes. Du dais pendoient quatre rideaux qui s'étendoient aux coins où étoient arrestées les cordes. Ils étoient de cinq bandes, deux noires et trois blanches, chargées d'hermines noires; l'autel avoit autant de cierges qu'il en pouvoit avoir.
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« Il y eut un concours extraordinaire de peuple qui vint voir cette cérémonie; enfin il y avoit plus de monde à Caen, ce matin, qu'il n'en vient en foire de Caen le premier lundi. Les villes, de quinze lieues à la ronde, étoient pour ainsi dire désertes. Il en vint de Rouen et de Paris. »
Cette cérémonie, autant par sa rareté que par la pompe extraordinaire qui y fut déployée, avait vivement frappé l'imagination des contemporains. En dehors des relations officielles, nous en trouvons un récit abrégé dans le Journal d'un bourgeois de Caen. Un autre bourgeois de la ville, Étienne Deloges, qui, à la suite d'un recueil manuscrit de Noëls et cantiques [51], avait jeté deçà delà quelques notes relatives à des faits d'histoire locale dont il avait été témoin, nous a donné aussi, à sa façon, un compte-rendu des funérailles du recteur. Cette note mériterait d'être citée, ne fût-ce que pour la bizarrerie amusante de son orthographe. Mais, comme elle ferait double emploi avec le procès-verbal que nous avons mis sous les yeux des lecteurs, nous nous contenterons d'en extraire un passage où l'auteur relate un fait inédit, qui nous servira à compléter notre récit. « Il y a eu contestation pour sa sépulture, dit l'auteur en parlant des funérailles de Jacques de Boisne; on voulet l'inumé aux Cordeliers, lieu de leurs sépultures; et le sr curai de Saint-Sauveur leur demanda, estant de sa paroisse, et on luy a acordé; il a esté inumé le 5 d'octobre 1753, porté sous un dais par quatre ecclésiastiques, quatre crespe aux quatre coins du dès porté par quatre ansiens recteurs. »
Quand on songe à l'importance du casuel que de telles funérailles devaient rapporter, on ne s'étonne plus que la dépouille mortelle du recteur ait été l'objet d'une contestation entre deux églises rivales. Mais ce qui a lieu de nous surprendre, c'est la victoire remportée, en cette occasion, par le curé de Saint-Sauveur. Le droit et l'usage semblaient au contraire plaider en faveur des religieux des Cordeliers. Huet nous dit en effet, dans ses Origines de Caen, qu'en vertu d'un contrat les Pères Cordeliers avaient mis leur couvent et leur église à la disposition de l'Université, qui, de son côté, s'engageait à les protéger. Dans une brochure in-4° intitulée: Actions de grâces rendues par l'Université de Caen pour le rétablissement de la santé du Roy, le 25 novembre 1744, nous voyons aussi que les Pères Cordeliers avaient le titre de chapelains ordinaires de l'Université. La même brochure nous apprend encore que les processions particulières des autres paroisses étaient astreintes, lors des cérémonies universitaires, à s'assembler dans l'église des Cordeliers. Enfin la note manuscrite, que nous avons citée et qui émane d'un contemporain, dit positivement que le couvent des Cordeliers était le lieu de la sépulture des membres de l'Université. Pour triompher de droits si formels, cimentés par un long usage, il fallut au curé de Saint-Sauveur des arguments bien subtils ou de bien puissantes influences. Ni les unes ni les autres ne lui manquèrent. En effet, Pierre Buquet, qui eut la bonne fortune d'occuper la cure de Saint-Sauveur au moment de la mort d'un recteur, avait été lui-même recteur et principal du collége des Arts. De pareils titres devaient lui assurer une grande autorité dans les conseils de l'Université. Et celle-ci pensa sans doute que ce n'était pas tout à fait se dépouiller que de payer les frais de l'inhumation entre les mains d'un de ses membres.
Trente-huit ans après cette pompeuse cérémonie, en 1791, la municipalité de Caen s'empara de l'église Saint-Sauveur et la convertit en halle aux grains. Où résonnaient jadis les chants sacrés, on n'entendit plus désormais que les clameurs d'une foule affairée ou quelquefois, comme en 1812, les grondements de l'émeute. Ce fut, en effet, sous les voûtes de l'ancienne église Saint-Sauveur que se passa le premier acte d'un drame qui a laissé une page sinistre dans l'histoire de Caen sous le premier Empire. Voici comment M. Canivet, dans une excellente notice, raconte les premiers incidents de l'émeute de 1812: « Le 2 mars, dit-il, une foule plus nombreuse qu'à l'ordinaire avait envahi la halle. Elle était composée partie de pauvres gens, dont bon nombre de femmes, venus là pour acheter un peu de blé, partie d'hommes sans aveu, que l'on rencontre partout où il y a du tumulte et dont le rôle est de faire du tapage et d'animer les esprits. A leur tête était un nommé Lhonneur, maître d'écriture, homme peu considéré, pour ne pas dire plus, mais à la parole facile, et il s'en servait alors pour persuader à la foule ignorante et affamée que, si le blé était cher, il ne fallait point s'en prendre à l'insuffisance de la récolte, mais à la connivence des fermiers et des trafiquants de grains. Le peuple d'applaudir et de crier: A bas les accapareurs!