Ce fut bien en effet une exécution, et d'autant plus maladroite que le principal motif de l'arrêt, la question d'économie, n'aurait pas dû peser sur l'esprit des juges; car on sut plus tard qu'il n'en aurait pas coûté plus cher à la ville pour restaurer la flèche que pour la démolir. L'entrepreneur en avait offert le choix au Conseil municipal.
A cette note sur l'église supprimée de Saint-Sauveur, nous ajouterons quelques fragments, dont l'un, jusqu'ici inédit, formerait une page intéressante de l'histoire de l'ancienne Université de Caen.
La fondation de l'église primitive est attribuée à saint Regnobert. On l'appelait, dès l'année 1130, Saint-Sauveur-du-Marché, de l'ancien nom de la place où elle est située. Un marché avait lieu devant son portail, les lundis et vendredis de chaque semaine, et les droits de ce marché appartenaient au domaine des ducs de Normandie.
L'ancienne église était située au milieu d'un cimetière, qui l'entourait encore au XVIIe siècle. Lorsque la ville lui eut donné, en 1686, un autre emplacement pour son cimetière, l'église ne resta pas longtemps isolée. A peine les morts partis, elle se vit assiégée par les vivants. « Les petites maisons qui environnent l'église Saint-Sauveur sont construites, » nous dit en effet, à la date de 1714, un manuscrit conservé à la Bibliothèque de Caen [44].
Au XVIIIe siècle, deux petits événements se passèrent dans l'intérieur de l'église Saint-Sauveur. Le premier fait, qui n'a que la valeur d'une nouvelle à la main, est ainsi raconté dans le Journal d'un bourgeois de Caen [45]: « Le lundi 23 juin 1721, le sieur Regnauld a donné un bal à Mlle de Than, à Saint-Sauveur, et le lendemain des dames sont allées en masque à la messe de Saint-Sauveur, ce qui a causé bien du scandale. »
Voici le second fait. En 1753, Saint-Sauveur ouvrit ses portes à un cortége dont la pompe solennelle a longtemps frappé l'esprit des contemporains. Les lettrés normands savent que l'ancienne Université de Caen avait pour chef un recteur, qu'on élisait tous les six mois. La fréquence de ces élections était, suivant l'abbé De La Rue, « un moyen infaillible d'exciter l'émulation parmi les professeurs, dont les plus distingués pouvaient briguer les suffrages des députés de chaque faculté. » Ducarel, dans ses Antiquités anglo-normandes, explique le peu de durée des fonctions du recteur par des motifs beaucoup moins nobles. Suivant lui, la dépense que nécessitaient les funérailles d'un recteur était si excessive que l'Université, pour prévenir un malheur attaché à l'espèce humaine, avait eu recours à l'expédient de ne nommer son chef que pour six mois, ou même pour un temps moins long, quand la maladie menaçait d'abréger ses jours. L'opinion de Ducarel, tout étrange ou malveillante qu'elle paraisse, n'est cependant pas dénuée de vraisemblance. En effet, l'Université ne se composait pas seulement de professeurs et d'écoliers. Comme ses membres étaient investis de priviléges, dont les principaux consistaient dans l'exemption de certains impôts indirects, elle ne tarda pas à ouvrir ses rangs à de nombreux parasites, qui venaient moins y chercher la nourriture de l'esprit que la satisfaction d'appétits plus positifs. C'est ainsi que les fonctions modestes de bedeaux, d'appariteurs, de copistes, de papetiers, etc., furent avidement recherchées par de riches bourgeois et de grands seigneurs. « L'usage voulait, dit M. Jules Cauvet [46], que ces personnages, en recevant leur nomination, offrissent à l'Université, toujours assez médiocrement pourvue dans ses moyens financiers, une somme d'argent comme témoignage de leur reconnaissance. »
Ceci exposé, le lecteur pensera avec nous que l'explication de Ducarel n'est pas moins acceptable que celle de l'abbé De La Rue. Un double courant d'opinion, parmi les membres de l'Université, devait les conduire, par deux pentes distinctes, à la même conclusion. D'une part, les professeurs, qui pouvaient briguer les suffrages de leurs confrères; de l'autre, les étrangers, qui ne recherchaient dans des places universitaires qu'un moyen de s'exempter de la taille, avaient des motifs, différents il est vrai, mais non moins sérieux les uns que les autres, pour souhaiter le maintien des statuts, qui exigeaient une nouvelle élection tous les six mois. Ceux-ci, dans la crainte de participer aux frais des funérailles, redoutaient la mort du recteur; ceux-là désiraient son changement dans l'espoir de lui succéder.
Grâce au règlement qui bornait à six mois la durée du rectorat, l'ancienne Université de Caen, depuis son origine jusqu'à sa suppression, c'est-à-dire depuis 1431 jusqu'à 1791, n'eut que deux fois à payer la perte douloureuse de son amplissime recteur [47]. On se figure aisément quelle émotion se répandit dans la ville lorsqu'on y apprit, le 27 septembre 1753, que M. Jacques-François Boisne, recteur de la « très-célèbre Université de Caen » et professeur de rhétorique au collége Du Bois, venait de se tuer à la chasse, à Beuville, chez le seigneur du lieu. Le peuple, qui n'avait guère alors que les cérémonies publiques: feux de la Saint-Jean, entrées de gouverneurs ou de rois, et enterrements de grands personnages, pour se consoler de ses misères, dut apprendre la nouvelle avec une joie peu dissimulée. On savait si bien que les funérailles d'un recteur devaient s'accomplir dans des conditions de magnificence inusitées, on avait attendu si longtemps un spectacle qui avait été refusé à tant de générations, on se faisait de cette solennité somptueuse une idée si extraordinaire, qu'une rumeur étrange courut dans la foule et, par sa sottise même, s'accrédita au point de passer plus tard à l'état de tradition [48]. On répandit le bruit que le recteur s'était tué volontairement pour avoir de magnifiques funérailles, et on le crut! Cette inepte invention, née de la bêtise des foules, qui ont besoin d'entourer les événements les plus ordinaires de quelque chose de merveilleux, aurait été avidement exploitée, si elle avait eu la moindre vraisemblance, par l'habileté des gens qui allaient être atteints dans leurs intérêts matériels. En effet, s'ils avaient pu, non pas établir, mais seulement laisser soupçonner un suicide, tous les parasites de l'Université, qui voulaient bien en accepter les avantages sans en supporter les charges, n'auraient pas négligé un moyen si commode d'empêcher une inhumation dont ils devaient payer une partie des frais. Quoique l'absurde soit facilement accueilli par le plus grand nombre, ils n'osèrent pas cependant tirer parti du bruit populaire. A quoi bon d'ailleurs employer une calomnie, difficile à faire accepter des gens intelligents, quand on a sous la main un bon petit scandale indiscutable? Le recteur, qui venait de succomber, s'était tué à la chasse, et, comme il était prêtre, on s'empara de ce fait pour discréditer sa mémoire dans l'esprit des gens superstitieux. L'argument, il est vrai, ne réussit pas. Toutefois il fut employé avec assez de persistance pour qu'il obligeât les doyens, docteurs et professeurs de l'Université, à le réfuter publiquement, afin de ne pas être soupçonnés d'avoir participé à la rumeur que quelques habiles avaient mise en circulation. Ce fait nous est suffisamment indiqué par un passage du procès-verbal des funérailles du recteur, publié par l'Université. Après avoir insisté sur les détails de l'accident, le rédacteur de la pièce y a laissé tomber entre deux parenthèses, comme par mégarde, le bruit (qui courait en ville) que l'on refuserait les honneurs de la sépulture rectorale à un prêtre que la mort avait surpris au moment où il chassait. Voici ce passage significatif [49]:
« Le mercredi 26 septembre 1753, M. Jacques-François Boisne, recteur de la très-célèbre Université de Caen et professeur de rhétorique au collége Du Bois, était à Beuville, paroisse distante de deux lieues de cette ville, chez le seigneur du lieu. On l'invita d'aller à l'afut, il prit un fusil, y fut, et passant, vers les sept heures du soir, un fossé, son fusil fit feu, le coup lui passa vers la tempe droite, lui enleva le crâne de la tête.
« Le jeudi 27, le bruit de sa mort se répandit dans cette ville dès le matin. La justice et les chirurgiens se transportèrent à Beuville pour faire la visite du mort et en dresser acte suivant la coutume.