« Le 9 février, lʼabbeie de Caen fut visitée, et fut commandé à Mme lʼAbbesse et aussi à M. Erard de Percy, capitaine de ladite abbeye, que la fortresche fût mise en état de toute défense, de toutes réparations, tant de garites, fossés et autrement, et aussi garnie de vivres et dʼartillerie convenablement, selon une sedulle qui leur fut baillie sous le scel du bailli, et temps prefigié jusquʼau premier jour dʼavril prouchain venant. »

« Le roi dʼAngleterre Henri VI, maître de la Normandie, ordonna en 1434, au bailli de Caen, de raser les fortifications de lʼabbaye de Sainte-Trinité. Cʼest lʼannée où les nobles et les communes se soulevèrent contre les Anglois et voulurent sʼemparer de la ville de Caen. Mais lʼAbhesse Marguerite de Thieuville forma opposition à la démolition, et comme on craignait sans doute quʼelle ne livrât la place aux mécontents, on laissa subsister la forteresse. Le roi Charles sʼy retira plusieurs fois, pendant que son armée faisoit le siége de Caen, en 1450. On la trouve encore mentionnée dans les actes jusquʼau commencement du XVe siècle. Mais après cette époque, la paix en fit négliger lʼentretien; cette place tomba dʼelle-même, ou bien on rasa ce qui en faisait la force pour utiliser le fonds. »

Cependant quelques restes importants des fortifications de lʼAbbaye-aux-Dames avaient eu la bonne fortune dʼéchapper à la destruction ou aux ravages du temps. M. Le Nourichel nous en a conservé la physionomie dans un dessin à la mine de plomb, dont la reproduction lithographique accompagne cette notice [52]. On aperçoit dʼabord, au centre du dessin, lʼentrée primitive de lʼabbaye, construction du XIe siècle qui se compose dʼune large porte, dont la voûte soutient un étage orné dʼarchivoltes. Cette entrée avait cela de particulier quʼon ne voyait pas à côté dʼelle, comme dans la plupart des autres maisons religieuses, une autre porte plus petite pour le passage des piétons. Un corps de logis, moins élevé mais plus long, flanqué de deux échauguettes et percé de fenêtres grillées, réunit lʼancienne entrée de lʼabbaye à une tour carrée. Des contreforts servent dʼappui à la partie inférieure de cette dernière construction, dont lʼétage le plus élevé est orné dʼouvertures gothiques. Au sommet règne une balustrade à jour, rappelant un peu le couronnement des deux tours occidentales de lʼéglise qui lʼavoisine.

Quel était, dans le système de défense de lʼabbaye, le rôle de cette tour carrée? Était-ce un donjon proprement dit, ou une tour-réduit, destinés à commander les dehors et à servir de dernier refuge aux défenseurs de la place? Rien ne semble lʼindiquer; car on nʼy découvre ni créneaux, ni meurtrières, ni machicoulis. Comme lʼAbbaye-aux-Dames était le siége dʼune justice féodale, nous supposerions plus volontiers que cette tour carrée servait de prison. Il y a, dʼailleurs, entre sa physionomie architecturale et celle du donjon du prieuré de St-Gabriel (Calvados), une analogie frappante; celui-ci, dont lʼusage est bien connu, était divisé en deux étages, dont le plus élevé communiquait par un trou rond, pratiqué dans la voûte, avec le cachot où lʼon renfermait les prisonniers. Les deux constructions ayant de grandes ressemblances, il est permis de croire quʼelles ont eu aussi la même destination.

Quelle que fût dʼailleurs la destination de cette tour, elle était assez intéressante pour quʼon prît le soin de la conserver. Reliée par dʼanciens bâtiments fortifiés à la porte romane de lʼabbaye, elle nʼoffrait pas seulement un aspect pittoresque; elle avait encore le mérite de nous présenter nettement le caractère dʼune construction à la fois religieuse et militaire au moyen âge. Malheureusement les monuments nʼont pas une destinée beaucoup plus rassurante que celle des livres, exposés, comme le dit le poète latin, au caprice du sort. Quand ils ne sont pas victimes de cette force aveugle et stupide qui sʼappelle la guerre, ils tombent moins noblement, mutilés par des gens sans goût, ou renversés par des administrations trop économes.

Rappelons en quelques mots dans quelles circonstances fut écrite cette triste page de lʼhistoire municipale de Caen. Les bâtiments de lʼAbbaye-aux-Dames, convertis en casernes pendant la Révolution, avaient été destinés, par un décret du 21 octobre 1809, à devenir le dépôt de mendicité de la province. Cet établissement y fut effectivement créé le 1er février 1812; mais les dépenses considérables quʼil occasionnait, sans avantage réel pour le département, en firent demander la suppression, qui eut lieu en vertu dʼune ordonnance royale du 26 août 1818. Ce fut alors que le Conseil municipal, sur la proposition du maire, conçut la pensée de conserver à la ville ce précieux monument, en y établissant son hôpital des malades. Ce vœu méritait dʼêtre accueilli favorablement, et le Gouvernement, par une ordonnance du 22 mai 1822, autorisa la rétrocession des bâtiments aux hospices. Jusque-là rien de mieux: le projet du Conseil municipal donnait satisfaction aux intérêts matériels de la cité, sans nuire au côté artistique de la question. Le point de départ était excellent; mais, en route, on sʼégara en oubliant de se laisser guider par les règles du goût, quʼon avait dʼabord hautement proclamées.

Voici, en effet, ce que nous lisons dans le procès-verbal de la séance du 28 septembre 1821: « Le Conseil a vu avec satisfaction que tous ces plans et projets ont été si bien combinés que lʼéglise de Sainte-Trinité sera rendue toute entière au culte divin, et quʼen même temps ce monument, remarquable sous le rapport des arts et vénérable par les souvenirs historiques qui sʼy rattachent, sera dégagé des masures et constructions inutiles qui en obstruent la vue et lʼaccès. »

Ainsi, pour le Conseil de 1821, lʼancienne porte romane et le donjon de lʼabbaye, inestimables souvenirs archéologiques, ne sont plus que des masures et des constructions inutiles! Sʼautorisant de cette manière de comprendre les beaux-arts, le rapporteur de la Commission des travaux publics, à la date du 14 mai 1823, sʼécrie quʼil faut abattre tout ce qui entoure lʼéglise Sainte-Trinité pour « y pratiquer une arrivée digne de lʼédifice! » Ce cri éloquent est entendu; on frappe, on pioche, on brise, on abat jusquʼà une nouvelle délibération du 13 février 1831, où lʼon peut constater que « les déblais autour de lʼédifice avaient déjà coûté à la ville 30,000 fr.! » Les déblais, cʼétait la porte du XIe siècle, cʼétait le donjon du XIVe!... Et dire que la ville, en sʼépargnant cette dépense, aurait enrichi en même temps notre province de deux rares spécimens de lʼarchitecture religieuse et militaire au moyen âge!

Lʼhistoire, que le marteau des démolisseurs ne saurait attaquer, nous dédommage de cette perte par de nombreux et intéressants documents, dont nous ne pouvons donner malheureusement ici que quelques extraits.

En 1074, quelques années après la dédicace de lʼabbaye, le duc Guillaume et sa femme assistèrent à la prise de voile de leur fille Cécile, encore enfant, quʼils destinaient à succéder à la première abbesse de Sainte-Trinité. Ils firent de très-amples donations à cette maison religieuse, que leur propre fille devait gouverner treize ans, jusquʼen 1127. Après la mort de Mathilde et de Guillaume le Conquérant, leur fils aîné, Robert, continua leurs générosités et fit à sa sœur diverses concessions de biens-fonds qui formèrent ce quʼon appela depuis le bourg lʼAbbesse ou la baronnie de Saint-Gilles. « Parmi les donations faites à lʼabbaye de Sainte-Trinité par les princes de la race normande, dit lʼabbé De La Rue, il faut remarquer le droit dʼune foire de trois jours, la veille, le jour et le lendemain de la Trinité, pendant lesquels elle avait toutes les coutumes de la ville. Pour constater son droit, les officiers de la juridiction civile de lʼAbbesse, et ceux de son officialité, allaient le vendredi, heure de Vêpres, placer ses armoiries à toutes les entrées de la ville. Pendant ces trois jours, lʼAbbesse avoit les coutumes, acquits, barrages, péages, trépas, tavernages par toute la ville et forsbourgs dʼicelle, avecques la juridiction et cognoissance à ce appartenance, sauf le fait de lʼeau seulement, et durant tout ledit temps, toute ladite ville et forsbourgs, sauf ledit fait, sont tenus comme en foire. Aussi les prévôts ou fermiers du Roi étaient obligés dʼenlever des portes de la ville les boîtes quʼils y plaçoient pour la perception des droits royaux et dʼy laisser placer pendant la foire celles des fermiers de lʼabbaye. LʼAbbesse avait aussi les honneurs militaires pendant le même temps; et le commandant de la place, quel quʼil fût, allait lui demander le mot dʼordre, pour le donner à la garnison. »