Cʼest sans doute à cause des droits quʼelles percevaient pendant la foire Trinité, que les Abbesses prenaient si chaleureusement la défense. des intérêts de la ville de Caen. On trouve en effet dans le registre des délibérations de lʼancien hôtel de ville, à la date du 24 mars 1567, une lettre curieuse de lʼAbbesse de Sainte-Trinité au Connétable, par laquelle elle le prie de bien accueillir les délégués de la ville, qui sont allés à Paris pour solliciter le maintien des franchises et immunités de la cité quʼils représentent.

LʼAbbesse de Sainte-Trinité ne jouissait pas seulement du privilége de percevoir des droits à certains jour de lʼannée; elle était encore exempte des impôts payés à lʼentrée de la ville. Pour conserver ce privilége, elle était tenue de « donner un pain bis au barrier (lʼemployé chargé de percevoir les impôts aux barrières), par la main des gens qui apporteraient des blés ou dʼautres vivres à son couvent, et qui en retournant chez eux devraient apporter ledit pain à la barrière [53]. » Ces abus durent être modifiés avec le temps; car, au XVIIIe siècle, nous voyons lʼAbbesse de Sainte-Trinité obligée, pour jouir de ses anciens priviléges, de sʼabaisser jusquʼau rôle dʼun fraudeur vulgaire. « La nuit du 1er au 2 décembre 1730, dit une note du Journal dʼun bourgeois de Caen, les agents de Madame lʼAbbesse de Sainte-Trinité de Caen ont fait entrer frauduleusement deux charretées de vin de sept feuillettes chacune dans cette abbaye, dont les commis à la perception des droits dʼoctroi ont dressé leur procès-verbal; ce qui a occasionné un grand procès. »

LʼAbbesse avait mauvaise grâce dʼintroduire des marchandises en contrebande, quand on songe aux énormes revenus dont jouissait encore son monastère. Guillaume le Conquérant, lors du partage de lʼAngleterre, avait donné à Sainte-Trinité plusieurs seigneuries dans les comtés de Dorset, de Devon, de Glocester et dʼEssex. En 1266, le revenu de lʼabbaye était de 2,500 livres tournois en France, et de 160 livres sterling en Angleterre, sans compter certaines concessions, parmi lesquelles nous citerons la jouissance des dîmes de Dives, qui comprenaient nominativement le sel quʼon y fabriquait et les baleines quʼon y pêchait alors [54].

Au prestige de la richesse se joignait, pour lʼAbbesse de Caen, celui dʼun pouvoir relativement étendu. Outre la juridiction ecclésiastique quʼelle exerçait, par un official, sur les paroisses de St-Gilles, Carpiquet, Ouistreham et Saint-Aubin dʼArquenay, elle avait aussi, sur ces mêmes paroisses, droit de juridiction civile et criminelle. Au point de vue religieux elle nʼétait pas moins privilégiée. Lʼabbaye possédait douze chapelles richement dotées, savoir: huit dans son enceinte, deux dans son bourg et deux à Ouistreham. Elle avait de plus sa liturgie particulière. Parmi ses rites singuliers, nous trouvons lʼusage de la fête des fous, quʼon célébrait le jour de celle des saints Innocents. « Les jeunes religieuses, dit M. Vaultier, y chantaient les leçons latines avec farces, cʼest-à-dire avec intercalation de développements familiers en langue française. On y faisait figurer une petite Abbesse qui prenait la place de la véritable, au moment où le chœur chantait le verset: Deposuit potentes de sede, etc., et la gardait jusquʼau retour de ce même verset, à lʼoffice du lendemain. » Cette cérémonie avait tant dʼattrait quʼelle attirait du dehors de nombreux spectateurs. Dans une enquête faite par le grand bailli de Caen en 1399, nous voyons un des témoins déposer « quʼun tel était né le jour des Innocents, parce quʼil se souvenait quʼil était allé ce jour là à lʼabbaye de Sainte-Trinité voir les esbattemens quʼon y faisoit lors. »

Les religieuses de Sainte-Trinité devaient avoir un certain goût pour les spectacles; car elles ne se contentaient pas des divertissements quʼon donnait à lʼabbaye. Dans les Comptes de lʼabbaye, de 1423, on voit lʼAbbesse sortir de son monastère, pour assister, dans un des carrefours de la ville, au Miracle de Saint-Vincent, et donner aux acteurs, pour elle et la religieuse qui lʼaccompagnait, une somme de 10 sous « équivalente, dit M. De La Rue dans ses Essais sur Caen, à 7 l. 14 s. de notre monnaie actuelle. »

Les Abbesses avaient une maison de campagne à Ouistreham, où elles allaient séjourner et prendre des vacances. Quelquefois leurs absences étaient plus longues, et leurs voyages plus lointains. Comme Sainte-Trinité possédait de riches seigneuries en Angleterre, ses Abbesses passaient souvent en ce pays, avec une suite plus ou moins nombreuse, pour y surveiller Iʼadministration de leurs biens. Sous prétexte dʼaffaires, elles savaient mêler, selon le conseil du poète, lʼutile à lʼagréable; et leur éloignement durait quelquefois près dʼune année. Cʼest ainsi que lʼabbesse Georgette du Molay-Bacon nous raconte, dans le journal de son voyage, quʼembarquée au port de Caen, le 16 août 1370, ayant à sa suite quinze personnes, pour aller à son manoir de Felsted, dans le comté dʼEssex, elle ne revint en France quʼà la Trinité de lʼannée suivante [55].

Telle abbesse, telles religieuses. Celles-ci ne connaissaient pas les rigueurs du cloître. « Elles pouvaient recevoir leurs parents et leurs amis dans leurs appartements, dit M. Vaultier, et avaient, presque toutes, des nièces quʼelles élevaient. Elles assistaient en corps aux processions publiques de la ville. Il y avait des jours où elles allaient prendre lʼair dans un jardin peu éloigné de leur monastère. » On ne sʼétonnera guère de voir tant dʼabus sʼintroduire dans les mœurs du cloître, quand on saura que lʼabbaye de Sainte-Trinité se recrutait parmi les familles des seigneurs normands, qui apportaient à la communauté, en lui amenant leurs filles, de généreuses donations. Comme le monastère ne devait recevoir que des filles nobles, il fut alors et a continué dʼêtre appelé depuis vulgairement lʼAbbaye-aux-Dames.

La plupart des religieuses, ayant reçu une instruction soignée, consacraient leurs loisirs à lʼétude des belles-lettres. Elles écrivaient en latin sur des rôles une chronique de leur abbaye, qui a été malheureusement détruite. Lʼabbé De La Rue nous apprend aussi quʼelles se faisaient écrire des vers latins par différents ecclésiastiques. Nous ne savons si le français leur était moins familier; mais on pourrait le croire, quand on voit quʼelles faisaient appel aux poètes du dehors pour écrire des vers de circonstance. M. de Quens mentionne en effet, dans un de ses manuscrits, un sieur P. Le Petit, ancien recteur à Alençon, qui « se mêlait de poésie et fournissait de petites pièces de vers à lʼAbbaye-aux-Dames pour les fêtes de lʼAbbesse et autres. »

Comprenant que richesse oblige, comme noblesse, les Abbesses de Caen se firent toujours remarquer par une généreuse hospitalité. Lʼabbaye de Sainte-Trinité reçut des hôtes célèbres. En 1450, pendant le siége de Caen, Charles VII vint loger quelquefois dans lʼenceinte du monastère. Les anciens registres de lʼhôtel-de-ville nous apprennent que la duchesse de Guise descendit le 19 août 1678 à lʼabbaye de Sainte-Trinité où M. de La Croisette et les échevins vinrent lui présenter les civilités de la ville et lui offrir une douzaine de bourses et six douzaines de boîtes de confitures. » La nomenclature de tous les personnages illustres, qui séjournèrent à lʼAbbaye-aux-Dames, dépasserait les limites de cette courte notice, que nous terminerons en rappelant que Charlotte de Corday y a laissé un long souvenir.