Ces divertissements guerriers prirent à la longue une telle importance que la compagnie du Papeguay, recrutée dans la milice bourgeoise, se composait en lʼannée 1744 de plus de cinq cents hommes, sous la conduite dʼun capitaine et dʼun lieutenant, quatre sergents, quatre tambours et un fifre. Elle ne se contentait plus de se livrer avec ardeur à ses exercices ordinaires; elle organisait aussi des fêtes. Cʼest ainsi que nous la voyons, cette année-là, tirer un grand feu dʼartifice à lʼoccasion de la convalescence du roi.
« Lʼédifice destiné au feu, dit la Relation de la fête publiée à Caen en 1744, était construit dans la place où lʼon tire les oiseaux de lʼarc et de lʼarbalète. Sa hauteur était dʼenviron 50 pieds, il a voit deux étages et trois faces, celle du milieu regardait la Porte-Neuve..... »
Le perroquet ou papeguay, perché au haut du mât, joua aussi son rôle dans la fête de nuit, comme lʼindique ce passage: « De temps en temps, on faisait partir des dragons, qui feignaient dʼaller allumer lʼoiseau; il en vint un enfin, à qui lʼhonneur étoit réservé. Lʼoiseau prit feu et effraya, par le bruit quʼil fit, tous ceux qui nʼétaient pas prévenus... »
Si le locataire de la Porte-Neuve était aux premières places pour jouir de la vue des feux dʼartifice et autres fêtes ou divertissements, qui avaient pour théâtre lʼancien Pré des Ebats, il faut bien avouer aussi quʼil subissait quelquefois des spectacles qui nʼétaient point de nature à lui mettre beaucoup de joie dans lʼâme. En effet, quand les impôts prélevés sur le peuple rentraient difficilement dans les coffres du roi, on leur en faisait prendre le chemin par un ingénieux moyen que nous trouvons noté dans les registres de lʼHôtel-de-Ville, à la date du 28 juin 1602.
« Nous avons apporté tout ce que nous avons pensé être de notre devoir pour le bien du service de Sa Majesté, disaient les échevins, jusques avoir fait planter potences à toutes les portes de la ville, pour punir ceux qui voudraient empêcher la levée des dʼimpositions, en sorte quʼelles sont cueillies sans empêchement [61] ».
Quoique le garde de la Porte-Neuve fût exposé à avoir directement sous les yeux, à toute heure, ces lugubres avertissements aux contribuables des percepteurs du bon vieux temps, on ne voit pas que ce modeste fonctionnaire ait jamais donné sa démission, ni quʼon ait éprouvé quelque difficulté à lui trouver de successeur quand sa place était vacante. Le locataire ne manqua à lʼimmeuble que lorsque lʼimmeuble le premier vint à lui manquer. Cet événement se pressent dans une séance du 18 brumaire an VI du conseil municipal de Caen.
« LʼAdministration, considérant que le but que sʼétait proposé le Conseil général de la commune en supprimant la pièce dʼeau nommée le Fort, étoit, après lʼavoir comblée, dʼen employer le terrein en promenade, ainsi que le reste de la place publique qui lui est contiguë, et qui a été mise et en location pour six ans, par adjudication du 21 mars 1793 (V. S.), arrête que la portion de terrain réservée par ladite bannie, et qui sʼétend depuis la Porte-Neuve, le long du mur du bastion, jusquʼà lʼangle dudit mur, sera plantée de tilleuls, et que les deux côtés du chemin tendant de ladite Porte-Neuve au pont de lʼabreuvoir, seront plantés en ormes, en attendant que le surplus du terrain mis en adjudication revienne à la disposition de la commune par lʼexpiration de la jouissance des adjudicataires, époque à laquelle il pourra être pris des mesures pour embellir cette place publique par des plantations, et procurer à ce moyen aux citoyens lʼagrément dʼune promenade. »
Comme les affaires administratives marchaient alors au pas accéléré, six mois après cette première délibération, le Conseil municipal décida, dans une séance du 8 floréal an VI (avril 1798), quʼon sʼentendrait avec les adjudicataires des terrains de la Porte-Neuve pour la résiliation de leur marché, et que celle-ci serait immédiatement démolie.
« Lʼadministration considérant que la porte, dite des Prés, ou Porte-Neuve, faisant partie des anciennes fortifications de la commune, est nuisible par sa position aux embellissements quʼon se propose de former dans le quartier, arrête quʼelle sera démolie et que lʼarchitecte de la commune donnera le devis estimatif des frais que sa démolition pourra occasionner. »
Lʼexécution suivit de près la sentence. La Porte-Neuve avait vu sʼélever successivement, sur lʼemplacement des Petits-Prés, le grand et le petit séminaire des Eudistes (aujourdʼhui lʼHôtel-de-Ville), lʼéglise des Jésuites (aujourdʼhui Notre-Dame) et un grand nombre de maisons particulières qui, en rétrécissant la place réservée aux promeneurs, semblaient lui signifier sa prochaine destruction. Après une durée de deux siècles, elle eut la bonne fortune dʼêtre reproduite, à ses derniers moments, par le crayon dʼun artiste. Combien de générations dʼhommes laisseront moins de traces!