« Geoffroy Bellebarbe, ayant les clefs de la Porte-Neuve en dépôt, disent les anciens registres de lʼHôtel-de-Ville à la date du 4 mai 1640, a fait plainte que quelques écoliers, nuitamment, ont rompu lʼune des chaînes du pont de ladite porte et forcé la serrure avec des pierres; jure et affirme quʼil ne les connaît, pour nʼavoir osé sortir, à cause quʼils lâchèrent quelques coups de pistolet. »

Cʼétait le garde qui devait préparer la salle basse, dans les occasions où elle était occupée par la milice bourgeoise; cʼétait lui aussi qui devait aller aux approvisionnements, apporter les deux bûches, les deux fagots, le charbon et la chandelle que la ville délivrait à chacun des cinq corps de garde placés au Tripot, à la porte de Bayeux, à la Porte-Neuve, sur le port et à la porte Millet. »

Quand le moment dʼalarme était passé et que les bourgeois armés abandonnaient les postes, cʼétait à lui encore que revenait le soin dʼemmagasiner la plupart des outils qui servaient à la réparation des remparts. Et ce nʼétait pas alors une petite besogne; car, pendant les guerres de la Ligue et les troubles des premières années du règne de Louis XIII, les bourgeois étaient à tout instant convoqués, non-seulement pour garder les fortifications, mais aussi pour les réparer. En 1615, par exemple, nous voyons les bourgeois « tenus de travailler aux fortifications et à la vide des fossés, attendu que les deniers de la ville ne seraient suffisants. »

Quand une nouvelle lettre du roi venait rassurer les échevins et ordonner de renvoyer chez elles les compagnies de la milice, quand la ville se reposait dʼune si chaude alarme, le garde des portes ne jouissait pas de fréquents loisirs. Tantôt il lui fallait courir sur les remparts pour empêcher de jeter dans les fossés des matériaux dont on voulait se débarrasser; tantôt au contraire, au lieu de défendre les fortifications contre des alluvions gênantes ou nauséabondes, il fallait les protéger contre un amaigrissement, dont la cause ne faisait pas honneur au patriotisme des propriétaires riverains. Ce détail curieux est indiqué dans la visite des murailles du 9 avril 1597.

« Tous ceux qui ont leurs jardins et héritages aboutissant sur les remparts entre lad. tour (tour Sevans) et la porte St-Étienne, ayant miné lesdits remparts, pour accroître leurs jardins, et qui devaient être approchés, pour se voir condamner à remettre les terres en lʼétat quʼelles étaient, minant encore davantage de jour en jour, nʼayant été fait aucune action contre eux, à quoi reste pourvoir. »

A cette surveillance des délinquants sʼajoutait, pour le garde de la Porte-Neuve, lʼobligation de tenir les portes ouvertes pour le passage des voitures, pendant la saison des foins et, pendant la foire royale, pour celui des bestiaux quʼon exposait en vente dans la prairie en dehors des fortifications.

Nous trouvons, en effet, dans le registre 46 de IʼHôtel-de-Ville, parmi les conditions imposées à lʼun des adjudicataires des patrimoniaux de la ville, les clauses suivantes: « Il souffrira les ébats accoutumés dans le pré (emplacement quʼoccupent aujourdʼhui lʼéglise Notre-Dame, la préfecture, les bâtiments de la mairie et la place Royale). De même il souffrira les bêtes à laine qui y sont exposées en vente, et la montre des chevaux du côté de lʼOdon durant la séance de la foire royale; et les bêtes aumailles (mot du patois normand qui signifie bestiaux) et porchines au lieu où elles sont exposées en vente pendant la foire, près et en dehors de la Porte-Neuve jusquʼau pont de pierre sur le cours de lʼOdon. »

Sʼil avait des devoirs pénibles à remplir, le garde de la Porte-Neuve trouvait, il est vrai, quelques compensations dans les spectacles variés et gratuits que lui offrait le fameux pré des ébats dont Ch. de Bourgueville, sieur de Bras, a célébré les merveilles dans une prose enthousiaste. Ce sont « deux moyennes prairies, dit-il, qui séparent la ville de ce costé là, fort plaisantes, encloses dʼun costé de la grosse rivière dʼOurne, et de lʼautre de la rivière de Oudon. Auxquelles les habitans et jeunesse se pourmenent, prennent plaisir à la saison du printemps et de lʼesté, mesmes les escoliers de lʼUniversité, les uns à sauter, lutter, courir, jouer aux barres, nager en la rivière qui les enclost, tirer de lʼarc et prendre toutes honnestes récréations, comme aussi font les damoiselles, dames et bourgeoises, à y estendre et sécher leur beau linge, duquel lesdites prairies sont aucunes fois si couvertes quʼelles semblent plutost blanches que vertes. »

Le voisinage de ces lessives – puisquʼil faut les appeler par leur nom – était probablement pour les gardes de la Porte-Neuve moins une source de jouissances poétiques que lʼoccasion de débats très-vulgaires avec les « dames et bourgeoises » qui encombraient la voie publique.

Nous devons avouer cependant que, parmi les spectacles auxquels ils pouvaient assister de leurs fenêtres, il en est un surtout qui méritait dʼattirer leur attention. Cʼétait à peu de distance de la Porte-Neuve que sʼélevait le Mai du Papeguay, « expression dérivée de Papagallus, qui, dans le moyen âge, dit lʼabbé De La Rue [60], signifiait ordinairement Perroquet. Ce jeu consistait à placer au haut dʼun mât très-élevé un oiseau de bois peint et bien orné, et à lʼabattre avec la flèche. La ville, dans lʼorigine, en fournissait deux: un pour lʼarc et lʼautre pour lʼarbalète; vers lʼannée 1540, elle commença à en donner un troisième pour lʼarquebuse, et elle décernait toujours un prix en argent à celui qui abattait le Papeguay..... Les jeux de lʼarc et de lʼarbalète avaient lieu sur le terrain qui est en face du rempart de lʼhôtel de la préfecture; ils duraient pendant tout lʼété, et ils nʼont cessé quʼà lʼépoque de la Révolution. »