Quand la ville logeait un de ses employés, sans conditions, il arrivait souvent que les immeubles se conservaient comme ils pouvaient, jusquʼà ce quʼil se trouvât un locataire assez audacieux pour se plaindre, ou assez habile pour cacher ses vœux sous le masque dʼune action charitable. Tel le cas dʼun sieur Longuet, garde à la porte Millet, que le procès-verbal de la visite des murailles nous rapporte ainsi:

« La chambre de dessus est tenue par le sergent Longuet, auquel lʼusage en a été concédé, dès longtemps, en considération du service quʼil fait en sadite charge; lequel Longuet a remontré quʼil nʼy a aucune commodité en ladite chambre, nʼétant plancher par dessus, la cheminée rompue, nʼy a aucune fenêtre commode, et a prié lesd. sieurs présents que leur plaisir fût la faire plancher et accommoder de vitres et cheminée, en sorte que quelquefois les bourgeois, qui sont en garde, sʼen pussent servir pour y prendre leur réfection, sans être contraints retourner à leurs maisons, qui serait une bonne commodité pour le fait desdits gardes. »

Le sieur Longuet ne montrait cette hypocrite sollicitude pour le bien-être de la milice que parce quʼil occupait gratuitement les parties habitables de la porte. Mais les fermiers de la ville, qui payaient leur location, faisaient leurs réclamations sur un autre ton. Exemple:

« Au ravelin de ladite Porte-au-Berger, ajoute le procès-verbal déjà cité, a été trouvé nécessaire au corps dʼhôtel neuf, qui est baillé à ferme, réservé la grande salle basse pour le corps de garde, de faire des huis à la petite chambre sur lʼouvroir et aux greniers et quelques ventailles aux fenêtres pour le tout pouvoir clorre pour la commodité du fermier: lequel fermier a remontré que néanmoins le bail à lui fait, les capitaines et habitans, qui viennent en garde, lʼont empêché de labourer le jardin dépendant de ladite maison, disant que ladite place est nécessaire pour le proumenoir de ceux qui sont en garde. Aussi se sont habitués de la grande chambre, sur la salle de bas, où se fait le corps de garde, en laquelle ils ont fait mettre quelques meubles, disant quʼelle leur est nécessaire pour prendre leur réfection, les jours quʼils sont en garde, afin de ne se départir de leur garde et être contraints retourner en leurs maisons pour boire et manger, demandant sur ce lui être pourvu et quʼil soit fait jouissant ou que son bail soit dissolu. Reste y aviser. »

Avec les documents qui précèdent, nous pouvons, comme un touriste muni de son guide, faire un voyage instructif autour de la chambre de la Porte-Neuve et de ses pièces accessoires. Quelques nouveaux renseignements, empruntés aux registres de lʼHôtel-de-Ville, nous permettront, après avoir pris connaissance du logement, de jeter un coup dʼœil curieux sur lʼexistence et les habitudes du locataire. Nous nous rappelons que le 9 avril 1597, la Porte-Neuve nʼétait pas encore habitée. Mais, comme les échevins avaient pensé à cette date quʼil était urgent, afin dʼentretenir les serrures, portes et fenêtres de leur immeuble, de trouver quelque personne de bonne volonté pour essuyer les plâtres, il est fort probable quʼun garde fut installé peu de temps après dans la nouvelle construction. Dix-huit ans plus tard, ce garde mourait, et nous ne rappellerions pas ce fait, sans importance, sʼil ne servait à nous montrer que ces modestes fonctions étaient quelquefois lʼobjet dʼun conflit entre le pouvoir royal et les prérogatives municipales.

« Le garde de la Porte-Neuve étant mort, disent les Registres de lʼHôtel-de-Ville à la date du 22 mars 1615, les échevins et le procureur-syndic vont trouver M. de Bellefonds et le supplient dʼavoir pour agréable quʼils en nommassent un autre à sa place, suivant les anciens priviléges de la ville. M. de Bellefonds prétend que cette nomination lui appartient et ajoute que, si MM. du Corps de Ville pensent que leurs droits soient lésés, il est prêt, au premier voyage quʼil fera en cour, à sʼen remettre au jugement de Sa Majesté, quʼen attendant il pourvoiera dʼun bourgeois de la ville à la garde de ladite porte. Les échevins, au retour, arrêtent que ces propositions seront rejetées et M. le Bailli ordonne dʼenregistrer ce que dessus au registre du Greffe de la ville pour y avoir recours si besoin est. »

Nous ne voyons pas tout dʼabord quel grand intérêt avaient les échevins à défendre, contre les empiétements du pouvoir central, le privilége qui consistait à nommer les gardes des portes de la ville. Car, – chose étonnante et qui est cependant prouvée par maint passage des registres de lʼHôtel-de-Ville, – les gardes des portes nʼétaient pas chargés dʼen conserver les clefs. Ce soin, qui aurait dû être, sinon la première, au moins une de leurs plus importantes attributions, était confié à dʼautres mains. Nous lisons, en effet, à la date du 2 septembre 1610:

« Il a été arrêté pour la police de tenir les portes closes de nuit. Que Messieurs en prendront la charge, savoir est: Pour la Porte-Neuve, chez M. le Président, etc. Et les feront clore et ouvrir à heures convenables par leurs serviteurs et domestiques, auxquels ils auront confiance, lesquels la ville gratifiera de chacun deux écus par an. »

En 1615, on place des soldats de la milice aux portes, par suite de lettres reçues du roi, et lʼon remet les clefs aux personnes désignées pour ouvrir et fermer les portes. En 1616, les six clefs de la Porte-Neuve sont données en garde à plusieurs bourgeois. A toutes ces dates, la ville était sous le coup dʼune alerte; le roi lui écrivait de prendre des précautions, de se tenir prête à soutenir une attaque. On comprend donc que dans ces moments de troubles on ne confiât pas les clefs de la ville à un simple garde, qui aurait pu se laisser corrompre ou passer aux partis ennemis. Mais un passage des anciens registres de lʼHôtel-de-Ville nous apprend quʼil en était de même en temps de paix. Ainsi, en 1610, après la paix du Pont-de-Cé, au moment où lʼon venait de lever les gardes placées aux portes de la ville, nous voyons remettre les clefs à des personnes nominativement désignées.

Cependant les clefs étaient laissées quelquefois entre les mains du garde de la porte, comme cela paraît résulter du document suivant.