« Ordre au receveur de payer à M. Gondouin, maître-voyer juré pour le Roi en cette ville et bailliage de Caen, la somme de 20 écus, qui lui a été allouée, pour faire dresser et pourtraire sur parchemin le plan, assiette et étendue de cette ville, avec remarque des tours, forteresses et enclos des murailles, des lieux et endroits plus forts et autres plus faibles dʼicelle, même des lieux et places, qui commandent la ville, le tout pour servir à résoudre les fortifications plus nécessaires à faire en icelle, selon quʼil lui en avait été donné charge par M. de La Vérune et autres seigneurs, ayant entrepris de faire travailler auxdites fortifications. Lequel plan a été par lui baillé et délivré et ordonné être conservé aux arches de lʼHôtel-de-Ville, pour sʼen aider et servir quand besoin sera. »

Comme nous lʼavons dit, il sʼagissait de réunir à la ville, en les reliant par une courtine aux anciennes murailles, tous les terrains désignés, sur le plan de Belleforest, sous les noms de Petits-Prez, Grands-Prez et Pré-de-lʼIsle, sur lesquels se trouvent aujourdʼhui lʼéglise Notre-Dame, la préfecture avec ses jardins, les bâtiments de lʼHôtel-de-Ville, la place Royale, et les groupes de maisons comprises entre la rue du Moulin et le nouveau boulevard, jusquʼà lʼancien pont St-Pierre, aujourdʼhui démoli. Il est fort regrettable que le plan de Josué Gondouin ne soit pas arrivé jusquʼà nous. Lʼhabile maître-voyer nous a heureusement laissé, dans son procès-verbal de la visite des fortifications du 12 mai 1606, quelques explications précieuses auxquelles nous faisons lʼemprunt suivant.

« On avait encomrnencé, dit-il, de faire deux grands bastions: lʼun à la porte St-Étienne, dont les flancs devaient défendre portion de la courtine dʼentre ledit bastion et lʼautre bastion proposé faire dedans ladite Cercle ou foire; laquelle courtine nʼavait été pour lors trouvée être requise fermer et être faite que de terre, fascines et gazons, vu la commodité que lʼon en avait joignant les terres quʼelle enferme, qui est une portion de prairie ayant environ 120 toises de longueur, à prendre par le long de ladite courtine, laquelle courtine est en forme de tenailles sur lʼun des bouts de laquelle fut aussi délibéré faire de maçonnerie une porte fermant et ouvrant à pont-levis, pour tirer les foins de la prairie; pour défendre laquelle, ainsi quʼenviron la moitié desdites tenailles, avait été tracé dedans ladite Cercle, les fondements, fossés, courtines et flancs dudit second bastion..... »

Ce document, dont on ne peut contester lʼimportance puisquʼil nous vient de lʼauteur lui-même des travaux, nous servira à faire la légende de la gravure, qui nous a conservé la physionomie de la Porte-Neuve.

Cette vue, tirée du cabinet de M. Lair, avait été reproduite par M. Ch. Pichon, dʼaprès le tableau de M. Ch. de Vauquelin de Sassy, à qui lʼon devait déjà la plus grande partie des lithographies de la Statistique de Falaise de M. Galeron. Elle nous montre la Porte-Neuve telle quʼelle existait encore à la fin du XVIIle siècle, avant sa destruction. Le fossé et le pont-levis, qui servait à le franchir, nʼexistent plus; mais le reste du petit édifice nʼa subi ni les outrages du temps, ni les changements quʼaurait pu y apporter la main de lʼhomme. Il se compose dʼun pavillon carré, traversé au rez-de-chaussée par une large porte à cintre surbaissé, et surmonté dʼun étage sans fenêtres, que couronne un toit avec girouettes. A gauche, une petite tour carrée, renfermant probablement lʼescalier; à droite des constructions moins élevées, soutenues par des contreforts, dont le pied se baigne dans la rivière; enfin de longues cheminées, au corps mince; tel est lʼaspect général de la construction, dont la structure élégante, jointe à une situation heureuse, forme un ensemble qui satisfait lʼœil. Lʼédifice nʼa rien de martial; sur ses flancs, pas la moindre tourelle, pas la plus petite échauguette. Quelques meurtrières, qui sʼouvrent de çà de là dans les murailles, moins pour menacer que pour regarder au dehors, et cʼest tout. En voyant son attitude inoffensive, on ne croirait guère quʼil fût destiné à entrer, même pour la part la plus modeste, dans un système quelconque de fortifications, si lʼauteur du plan, dont nous avons cité un passage, ne venait heureusement à notre aide pour nous apprendre quʼil était protégé dʼun côté par le bastion de St-Étienne, de lʼautre par le bastion de La Cercle.

Il résulte de lʼexamen comparatif des plans de lʼancien Caen que la Porte-Neuve devait être située sur la rive gauche de la Petite-Orne, ou canal Robert, entre le pont aux Vaches et lʼancien pont de la Foire, un peu plus rapprochée de celui-ci que de celui-là.

Notre gravure nous en fait connaître la façade du côté des prairies; lʼautre côté, qui regardait la ville, et lʼintérieur de la construction ne peuvent être à peu près reconstitués quʼà lʼaide de quelques rares documents, puisés dans les registres de lʼancien Hôtel-de-Ville de Caen.

« Au corps dʼhôtel sur la Porte-Neuve, est-il dit dans la visite des murailles du 9 avril 1597, de présent non encore habitée a été trouvé nécessaire faire ajuster une ventaille de bois pour un soupirail, qui est au milieu de lʼaire de la chambre; plus clore de ventailles, huis et fenêtres, une huisserie qui est à la vis ou montée et une fenêtre, et quʼil serait bon bailler ledit logis à quelque personne pour y habiter et quʼil serait mieux conservé étant habité quʼautrement; ayant connu par expérience quʼà lʼoccasion quʼil nʼy demeura personne, on a déjà fait plusieurs travaux et réparations aux huis et serrures de ladite maison sur quoi sera conféré avec M. de La Vérune. »

Ce passage nous apprend que les bâtiments de la Porte-Neuve renfermaient un corps-de-logis habitable, avec fenêtres donnant sur lʼintérieur de la ville. On y mentionne une chambre seulement, mais nous pouvons affirmer quʼil sʼy trouvait encore dʼautres pièces; car il est permis de supposer que cette nouvelle construction, qui avait moins lʼapparence dʼune forteresse que dʼun pavillon inoffensif, nʼavait pas dû être moins bien traitée sous le rapport de lʼhabitation que les anciennes portes de la ville, bâties surtout dans un but stratégique. Or, celles-ci avaient toutes, au rez-de-chaussée, même les moins importantes, une salle basse qui servait de corps-de-garde, et une sorte de magasin ou réduit « pour retirer, dit toujours le procès-verbal de la visite des murailles, quelques bûches et fagots pour le feu de ceux qui sont en garde à ladite porte, même pour retirer quelque bois pour la ville et les outils des artisans, quand on travaille à ladite porte ou aux environs. » Au premier étage se trouvaient toujours une ou deux chambres que la ville louait à des fermiers, prêtait à quelque employé, ou donnait, à charge seulement de faire certaines réparations à lʼimmeuble. Cʼest ainsi que nous voyons, en 1597, la partie habitable dʼune des portes de la ville affermée, à charge dʼentretenir les couvertures.

« Lʼédifice sur la porte St-Julien et tenu par Marie Boyvin par ci-devant veuve de Richer, trompette de la ville, comme à la précédente visitation lui en ayant été concédé lʼusage passés sont six ans, en considération que son mari fut tué servant de trompette à la compagnie de gendarmerie de M. de La Vérune, étant lors à lʼarmée du roi, et à la charge dʼentretenir bien et dument la couverture volante dudit édifice, selon la lettre quʼelle en a. Continuée à la charge de bien et dument entretenir ladite tour en couverture et dʼy vivre sans scandale. »