Le vice essentiel du système de défense de la ville ne pouvait être démontré dʼune façon plus cruellement victorieuse. Les habitants de Caen se souvinrent de la leçon et, pour en tirer profit, il ne leur manqua que lʼargent et lʼoccasion. On les voit, en effet, à peine remis des désastres de lʼoccupation anglaise, essayer, en 1495, de « clore les Petits-Prez et dʼen faire une partie de la ville [57]. » En 1512, au dire encore de Huet, le seigneur de la Tremouille construit un boulevard entre le Pré de lʼIsle et les Petits-Prez. Et ce fut tout jusquʼen lʼannée 1590. Les pestes affreuses qui dépeuplèrent la ville à plusieurs reprises, la grande misère qui les accompagna et les suivit, les impôts écrasants, les guerres de religion, ne laissèrent sans doute aux administrateurs de la ville ni assez de répit, ni assez de ressources, pour achever ou perfectionner les premiers essais de fortification quʼon avait entrepris du côté des prairies, entre lʼOdon et le canal Robert.
Un grand événement historique vint donner une impulsion nouvelle aux projets de fortifications étudiés par les échevins de la ville de Caen. Après lʼassassinat dʼHenri III par Jacques Clément, Henri de Bourbon, premier prince du sang de la maison de France par son père, sʼempressa dʼenvoyer, le 2 août 1589, aux corps de ville du royaume, une lettre circulaire [58] dans laquelle il faisait, pour la première fois, acte de roi, et promettait aux communes qui contiendraient « son peuple en son obéissance » de les « soulaiger et gratiffier. » Enchantés de cette promesse, les échevins de Caen sʼempressèrent de prendre au mot le nouveau roi. « Nous vous supplions de croire, lui dirent-ils dans une lettre du 19 août 1589 [59], que nous continuerons à vous obéir et servir en la même fidélité et obéissance que nous avons toujours portée aux rois, vos prédécesseurs, à quoi nous sommes dʼautant plus incités par le bon traitement et gratification quʼil plaît à V. M. nous promettre en ce qui concerne le particulier de notre ville... » En même temps, en bons normands ferrés sur le droit, qui pensent quʼune parole écrite vaut mieux quʼun engagement verbal, fût-il dʼun prince, ils énumérèrent, dans une instruction, les gratifications quʼils entendaient réclamer en échange de leur fidélité. Le chapitre en serait long à transcrire. Pour la ville, ils réclamaient la tenue des États de la province de Normandie, lʼétablissement définitif des Cours souveraines transférées de Rouen; pour les bourgeois de Caen, lʼexemption de certaines tailles et du service du ban et arrière-ban; pour les échevins, douze lettres dʼanoblissement, pour eux ou pour leurs amis. « Le tout, avaient-ils soin dʼajouter, en considération et pour remarque de la fidélité et obéissance que lesdits habitants de Caen ont toujours portée à leurs rois et princes. »
Devant de si touchantes marques de dévouement, Henri de Bourbon se sentit fort à lʼaise pour imposer à son tour ses conditions. Il fit sans doute remarquer aux échevins quʼil voulait bien accepter la fidélité dʼune ville, qui se montrait si ouverte dans ses prétentions, pourvu quʼelle consentît à être fermée aux entreprises des ligueurs qui couraient la campagne. Si nous ne trouvons aucune trace dʼune pièce semblable dans les registres de lʼancien Hôtel-de-Ville, nous y rencontrons, en revanche, une lettre dʼHenri IV, du 30 janvier 1593, qui prouve que le prétendant à la couronne de France avait depuis longtemps donné des ordres aux échevins de Caen, soit pour la réparation des anciens remparts, soit pour lʼétablissement de nouvelles lignes de défense.
« Chers et bien amés, leur écrivait-il, nous avons vu le dessin que le sieur de La Vérune nous a envoyé par le sieur du Bois de la fortification de notre ville, château et faubourgs de Caen, et particulièrement entendu dud. sieur du Bois lʼavancement que vous avez déjà donné à lad. fortification; chose qui nous a été bien agréable, et dʼautant que le parachèvement de lad. fortification est très-requis pour votre conservation et pour le bien de notre service. Nous avons bien voulu vous exhorter par la présente à y faire travailler diligemment et vous assure que de notre part nous vous aiderons en ce que nous pourrons pour la rendre au plus tôt en défense. Donné à Chartres. »
Cette lettre inédite dʼHenri IV renferme plus dʼun enseignement. Elle nous apprend dʼabord quʼil se faisait tenir depuis longtemps au courant des ouvrages de défense, quʼon avait commencés à Caen, entre la porte du vieux St-Étienne et le champ de foire, et quʼil y prenait beaucoup plus dʼintérêt que les habitants eux-mêmes. On y devine, sous lʼarrangement poli de la phrase officielle, quʼil songeait bien plus au « bien de son service » quʼà la « conservation » proprement dite des bourgeois de Caen. Mettre la ville, qui sʼétait donnée à lui le moins gratuitement possible, à lʼabri dʼun coup de main des ligueurs qui rôdaient dans les environs, telle était sa vraie, sa seule pensée. Et pour obtenir ce résultat, il promettait aux bourgeois de les « aider en ce quʼil pourrait » dans le travail des fortifications. Cependant comme les habitants de la vieille cité bas-normande étaient gens pratiques et hommes dʼaffaires, ils ne prirent guère en considération des assurances qui ne reposaient que sur la parole royale. Ils voyaient bien ce que leur coûteraient les fortifications, mais ils voyaient moins clairement le bénéfice quʼils étaient appelés à en tirer. Aussi, malgré la lettre missive du maître, ils montrèrent peu dʼenthousiasme pour lʼœuvre recommandée. Pour triompher de leur mauvaise volonté, il ne fallut rien moins quʼune ordonnance sévère, que MM. Vauquelin, lieutenant général, de La Serre, avocat du roi, et du Bois-Couldrey, commissaire du roi, au fait des fortifications, firent publier à son de trompe dans les rues.
« Sur la complainte faite par M. Jacques Bazin, quʼil ne peut avoir ni retenir des artisans en son atelier, et que les bourgeois et habitants de ladite ville les viennent débaucher de jour en jour, à mesure quʼils en ont affaire pour leurs ouvrages particuliers, il a été chargé audit Bazin de bailler une liste des artisans quʼil aura demandés et quʼil voudra employer en sa besogne, auxquels il sera enjoint de travailler avec lui jusquʼà ce que les ouvrages quʼil a entrepris soient parfaits, et défendu à toute personne de les prendre ni employer en leurs ouvrages, sur peine aux contrevenants, pour les bourgeois et ceux qui les emploieront, « de 50 écus dʼamende, et auxdits artisans, du fouet pour la première fois, et, pour la seconde, dʼêtre pendus et étranglés. Et sera à cette fin ladite liste avec la présente ordonnance publiée à son de trompe, tant audit atelier de ville que par les carrefours dʼicelle. »
Cette ordonnance, du 23 juin 1593, si on la rapproche de la lettre précédente dʼHenri IV, nous prouve surabondamment que les nouvelles fortifications, qui devaient fermer la ville du côté des grandes prairies de Louvigny, ne furent pas entreprises sur lʼinitiative des habitants, mais probablement contre leurs vœux et sur la recommandation expresse du roi.
Une délibération du conseil de la commune de Caen fixe à peu près lʼépoque du commencement des travaux. Nous lisons, en effet, dans les registres de lʼancien Hôtel-de-Ville, à la date du 21 novembre 1590:
« Jean Marguerie, sieur de Sordeval, conseiller du roi en lʼélection de Caen, en sa qualité de sergent-major en ladite ville, demande, le 21 novembre 1590, à couper le bois étant dans le fossé de la ville et sur le parapet dudit fossé, jouxte le cercle des Jacobins, et icelui employé aux fortifications qui se font à présent du côté des prés, entre la rivière dʼOulne et la rivière dʼOuldon. »
Commencées dans le courant de lʼannée 1590, les nouvelles fortifications venaient dʼêtre achevées, depuis la porte St-Etienne jusquʼà lʼIle de la Cercle, ou Champ-de-Foire, à la date du 9 avril 1597, lors de la Visite des murailles qui se faisait à Caen, tous les trois ans, à chaque nouvelle élection des gouverneurs-échevins. Les travaux avaient été exécutés sur les plans et sous la direction dʼun très-habile géomètre et architecte, Josué Gondouin, dit Fallaize, qui figure parmi les oubliés ou dédaignés de cette époque; car nous ne trouvons nulle part trace de biographie se rapportant à cet artiste de mérite. Lʼordre de payer suivant, adressé par les échevins au receveur de la ville, le 25 juillet 1592, nous apprend ce fait, intéressant pour lʼhistoire locale.