— Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit Marie d'une voix ferme, on le défend ; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d'où il ne peut sortir qu'avec honte et déshonneur.
— Il fallait bien mentir un peu...
— On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause, dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui accorderais pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en faisant un marché indigne, ce qu'il doit à Dieu et à son art.
Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, à la pensée du rôle humiliant qu'on voulait faire jouer à François.
Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. L'espace qu'il allait parcourir s'étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait nuire à son éclat.
Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de soleil qui, après avoir traversé la fente d'un des contrevents, venait se briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une brise tiède et chargée d'aromes pénétra dans l'appartement. Le jeune homme aspira avec force cet air vivifiant.
— La belle matinée ! s'écria-t-il en promenant lentement son regard sur l'azur du ciel.
— Hélas ! la journée ne lui ressemblera pas ! dit tristement la mère de François, qui s'était approchée sans bruit.
François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, ses projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus pour lui le même charme qu'au moment de la colère. Il sentait tout ce qu'il allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eût consenti à faire les premières avances. La perspective d'une telle humiliation lui rendit toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer :
— Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs se rendent aux champs. Il est temps de partir.