« Que devenez-vous, Marie ? Vous rappelez-vous votre promesse ? Pensez-vous toujours à votre ami d'enfance ? Oh ! vous ne sauriez imaginer combien de fois j'ai maudit le jour où je me suis engagé, au pied du Christ, à mériter votre estime et celle des hommes ! Que me sert la gloire ? Cette vaine renommée, je la donnerais pour un instant passé auprès de vous. On répète autour de moi que mon oeuvre est belle. Les mères seraient jalouses de voir leurs enfants recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous ces éloges que j'avais tant désirés, loin de me satisfaire, ils me brisent le coeur ! En m'imposant l'obligation de couronner dignement mon travail, ils semblent par cela même m'éloigner encore de vous. Moi qui aurais voulu passer ma vie auprès de vous ! Moi qui n'aurais demandé pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre !
« Il ne m'est donc plus permis d'écouter votre voix, de serrer votre main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif d'affection ; mon âme est pleine de douleurs, et je n'ai personne avec qui pleurer !... Ma mère, ma pauvre mère ! elle n'est plus là pour me donner des consolations. Je n'ai même plus la force de la résignation. Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne sais quelle voix me crie que vous m'aimez toujours ; et cependant le doute, l'inquiétude me torturent à chaque heure du jour et de la nuit. J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble ! Ce n'est déjà plus un pressentiment. On m'a dit que votre père veut vous marier. Ce bruit-là est absurde, n'est-ce pas ? Ce serait un crime de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre père vous enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force à l'autel. Cette pensée me brise le coeur, et je ne me sens plus maître de ma volonté. Marie, ayez pitié de moi ! Il faut que je vous parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe, dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. Ce soir, je vous attendrai auprès de l'église de Norrey. Venez, lorsque le soleil aura disparu à l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre ami...
« Oh ! ne craignez rien ; si sa raison l'abandonne parfois, c'est quand il désespère de vous voir. Votre présence le guérira. Ne craignez rien ! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même nous entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos pieds, à côté de celle de mon père. Adieu, Marie ! Pardonnez-moi ; mais ne me refusez pas ! »

La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner à l'émotion que lui causaient les plaintes de François. On venait de refermer brusquement la porte de la rue, et les pas de son père résonnèrent pesamment sur les degrés de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin était déjà dans la chambre.

— Ces pleurs-là n'auront donc pas de fin ? dit le maître de l'oeuvre d'une voix dure.

— Je pensais aux jours de mon enfance, répondit Marie en essayant de sourire.

— Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander au passé, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu connaîtras le prix des larmes.

— Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.

— Voilà précisément le mal, continua Pierre Vardouin en déposant son manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise éducation ! Ils n'ont plus de courage dans les jours malheureux.

— Il y a des exceptions, soupira Marie.

— De quoi te plains-tu ? Je ne te donne pas assez de liberté peut-être ?

— Vous m'enfermez à clef.