— Boum ! boum ! boum !
— Toujours le même bruit ! dit maîtresse Gilles en tressaillant et tournant difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant à ses lèvres ; voyons... nous sommes dans le mois de juin.
— Boum ! boum ! boum ! crièrent encore les vitres.
— Bon ! voilà que je tremble comme une poule mouillée... Ah ! nous y voilà : 22 juin 1786.
— Boum ! boum ! boum !
— Mais, s'écria maîtresse Gilles après avoir bien réfléchi, ce canon-là perd la tête ; car le 22 juin, c'est un jour tout à fait ordinaire.
— Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maîtresse Gilles, du tout, du tout ! dit maître Gilles en entrant.
— Imbécile ! répliqua immédiatement maîtresse Gilles.
Le fermier ne fit pas la moindre attention à l'apostrophe malveillante de sa femme et s'avança, le rire sur les lèvres, jusqu'au milieu de la cuisine.
Ce n'était pas un bel homme que maître Gilles, et le fameux roi Frédéric ne l'eût certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers : Mais, s'il n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes physionomies qui ont le précieux privilége de pouvoir voyager partout sans passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le secret en Basse-Normandie. Ses yeux étaient petits et d'un bleu pâle. Il était douteux qu'ils se fussent jamais animés ; mais ils avaient une expression de douceur et de bonté qui faisait oublier la vie qui leur manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours, quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton complétaient l'ameublement de ce visage d'honnête homme. Maître Gilles portait une blouse d'un vert foncé qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guêtres blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets étaient allés, je ne sais où, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers étaient couverts de poussière ; car il était sorti avant le jour pour se rendre au marché de Bretteville-l'Orgueilleuse.