Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le visage. Il essaya d'appeler maîtresse Gilles, Élisabeth, Germain même qu'il savait absent. Mais la voix lui fit défaut. Comme le roi approchait toujours, comme la fuite était devenue impossible, le paysan ôta respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se relever, ni détacher les yeux de l'extrémité de ses pieds qu'il trouvait encore plus laids et plus difformes que de coutume.
— Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant amicalement sur l'épaule.
Mais maître Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle invitation du roi, il se décida à se redresser. Seulement son corps se balança longtemps encore avant de reprendre son équilibre, comme ces arbustes qu'on a ployés avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois avant de rester immobiles.
— Vous servez à boire et à manger, comme cela est écrit là-bas au-dessus de votre porte ? reprit Louis XVI après l'avoir rassuré de son mieux.
— Oui, Ma-ma-majesté, bégaya maître Gilles.
— Voyons, qu'allez-vous me donner à manger ?
— Ma-majesté, tout ce que nous avons est à votre service. On va tuer toute la volaille, s'il le faut...
— Mais il ne le faut pas ! dit Louis XVI, que les protestations du fermier amusaient étonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause d'un tel massacre ! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un dîner en règle. Une simple collation, voilà tout.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! si ma femme était là seulement ! s'écria maître Gilles au désespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir à son souverain.
— J'aurais été enchanté de la voir, dit Louis XVI ; mais, puisque le malheur veut qu'elle ne soit pas là, je m'en rapporte à vous. Vous désirez me donner de trop bonnes choses ? vous voulez me gâter, j'imagine ? Aussi, pour vous mettre à votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs ?