— Qu'en sais-tu ? Je n'ai encore rien produit.
— Je m'en aperçois bien ; car tu n'es guère indulgent pour les autres. Il n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imaginé. Je crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idées de tes maîtres, tu seras tout surpris de copier là où tu croyais créer. L'architecture est morte !...
— Oui : Ceci tuera cela ! Voir Notre-Dame de Paris !
— Vous n'avez plus, continua Victor en s'échauffant, ce sentiment patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du moyen âge. Si vous construisez une église, vous faites une mauvaise imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous construisez une espèce de gare de chemin de fer. Et chacun connaît le maçon qui bâtit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont élevé les cathédrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable façade de Notre-Dame, ne nous sont pas conservés !
— Sic vos non vobis ! soupira mélancoliquement une voix de basse-taille derrière les deux amis.
— Qui se permet d'écouter aux portes ? dit Victor en se retournant vers le nouveau venu.
— Vous vous parlez en latin ? dit Léon Vautier ; je ne jouis pas de cet avantage ; mais voici mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c'est qu'il vient de me tenir un long discours dans cette langue.
— C'est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué ! répondit le peintre en se mordant les lèvres.
— J'ai pourtant compris, dit l'étranger en s'interposant comme pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pèse sur les noms des maîtres de l'oeuvre.
— On voit que monsieur est versé dans l'histoire de l'architecture, dit Léon Vautier.