Et, pour la première fois, il songea à examiner l'étranger.

C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Son costume était celui d'un paysan endimanché : blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec un gros noeud dont les bouts se balançaient au vent, chapeau de paille et souliers ferrés. Mais, si l'on venait à observer sa toilette, à considérer plus attentivement sa tournure et ses manières, il sautait aux yeux que ce personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse.

— Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler à des artistes, et, comme je les ai en grande estime...

— Vous avez peut-être été du métier ? demanda Victor.

— Vous désirez savoir mon nom ? répondit l'étranger en souriant finement. Au temps où je me servais de cartes de visite, on y lisait : Louis Landry, et au-dessous : procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les variations du baromètre politique. J'ai déjà servi, — comme vous le voyez, — deux ou trois gouvernements. Cela fatigue à la longue. Aussi me suis-je décidé sans peine à céder la toge à la magistrature militante. J'ai suivi le précepte de Virgile... je me suis fait paysan ! Comme tel, j'aime à exercer l'hospitalité, et j'espère, si cela ne dérange pas vos projets, vous amener dîner chez moi.

On était arrivé devant l'église de Norrey, une des curiosités du pays.

— Vous désirez la visiter ? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les clefs chez le sonneur. Attendez-moi.

Il partit et revint bientôt avec les clefs.

— Voilà un charmant morceau du treizième siècle, s'écria Léon Vautier en contemplant avec délices la tour élégante de l'église de Norrey.

— Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième ! dit Victor. Il va nous ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la salle à manger.