Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyés dans l'infini, semblaient lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rêver Pythagore, quand il étudiait le vrai dans le monde physique ; Virgile, quand il étudiait le vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle s'inquiéta bientôt de ce silence prolongé. Elle lui passa près du visage la rose qu'elle tenait encore à la main et dit en souriant :

— C'est à l'occasion de cette fleur que vous avez imaginé de si belles choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre ?

— Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti : vous êtes pour moi le principe des plus nobles pensées. L'homme possède en lui d'admirables facultés ; mais tous ces trésors, si quelque hasard heureux ne les met au jour, sont exposés à rester éternellement cachés dans son âme. Il faut un rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son éclat, de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez été pour moi cette lumière bienfaisante. Auparavant, mon âme était remplie de ténèbres. J'ignorais ma puissance ; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'énergie, d'imagination, de courage. Ma mère m'avait appris à prier, et je ne me rendais pas compte de ce que peut être Dieu. Depuis, quand l'âge est venu, quand je vous ai connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mère et Dieu, pourquoi j'avais de l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous. Je vous voyais bonne et j'eus immédiatement l'idée d'une bonté supérieure à la vôtre : Dieu m'était révélé ! Je vous voyais belle, et j'eus l'idée d'une beauté plus parfaite encore : j'eus le sentiment du beau ! Je remarquai l'expression toujours variée de vos traits, la mobilité de vos pensées ; et je fus doué d'invention ! Les quelques manuscrits de votre père m'ont donné des connaissances ; vous, vous m'avez donné l'inspiration ! Vous êtes et vous serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de grand et de beau !

Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et sonores sur ses lèvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une âme libre et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'émotion. La voix de son ami frappait aussi doucement son oreille qu'une musique céleste.

— Si j'étais peintre, continua François, j'entourerais votre front d'une brillante auréole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la route du ciel. Si j'étais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre sourire !

— Et moi, si j'étais reine, répondit Marie en pressant avec effusion la main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire élever un monument qui dirait votre nom aux siècles futurs. Car vous êtes grand, François ! car vous méritez d'être illustre ! et je...

Marie s'arrêta, rougissante. Ce mot charmant à dire, plus charmant à entendre, ce mot si noble et tant de fois profané, que chaque siècle prononce et qui ne mourra jamais, ce mot : je t'aime ! allait s'échapper de sa bouche. Mais François l'avait deviné. Ivre de bonheur, il approcha ses lèvres du front de la jeune fille. C'était le premier baiser. Marie sentit un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En même temps, la sainte honte de la pudeur colora son visage ; et la petite rose d'églantier, qu'elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie auprès de l'éclat de son teint. Marie n'avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas non plus de reproches, parce qu'elle n'était pas coquette et qu'elle aimait de toute la force de son âme. Elle était heureuse ! pourquoi se plaindre ? François éprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'était détourné, plein de confusion et de regrets, s'accusant déjà de trop d'audace. Il ne savait comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit à l'air souriant de Marie qu'il était pardonné. Il se rapprocha d'elle, et, prenant une de ses mains dans les siennes :

— Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour être persécutés... Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous séparer, trouveriez-vous la force de résister ?

— Vous savez que je dépends de mon père, répondit tristement Marie.

— C'est cela ! s'écria François d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi, pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maître de l'oeuvre, il y a des barrières infranchissables ! Et pourtant, je vous aime ! Je sens que pour vous posséder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence ? je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais jusqu'à en mourir ! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage, imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me faudrait un titre, des châteaux, et je n'en ai pas ! Tant d'autres ont de l'or ! Pourquoi suis-je parmi les misérables ? Est-ce que je ne suis pas autant, peut-être plus que nos suzerains ? Est-ce que je ne pense pas ? Oh ! voyez-vous, quand ces idées me montent à la tête, je suis pris d'une haine immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brûler les repaires de cette race d'oppresseurs ! Ou plutôt, — car je ne me sens pas né pour le meurtre, — je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant grimacer au sommet de nos églises, sous la forme de monstres et de reptiles, les figures de nos tyrans !