III

Maître et apprenti.

Un homme d'une taille élevée venait de paraître au-dessus du buisson d'églantier. Au cri de François, Marie s'était rapprochée instinctivement de son ami et appuyait sa main tremblante sur son épaule. L'étranger semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'était capable d'exciter la terreur. Ses traits étaient sévères, mais un sourire bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et grisonnante, des cheveux qui se déployaient avec grâce sur son cou, après avoir laissé à découvert un front large et pensif, des yeux pleins de douceur, donnaient à sa physionomie un caractère de dignité et de bonté. A son bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa robe courte, à ses chausses fines et collantes, François reconnut bientôt qu'il avait devant lui un maître de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand l'étranger s'approcha, après avoir franchi d'un pied leste le banc de gazon.

— Pardonnez-moi, dit le maître de l'oeuvre, d'avoir surpris vos confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant à Marie dont les joues se coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse honneur à tous deux ; et je trouve Pierre Vardouin très-heureux d'avoir une fille accomplie et un apprenti de si grande espérance.

Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air étonné.

— Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit l'étranger en s'empressant de satisfaire leur curiosité. C'est un de mes anciens et — je puis le dire — de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.

Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.

— Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en serrant cordialement la main de François, je vous dirais que votre manière d'apprécier notre art m'a vivement ému ! Persévérez dans cette voie ; habituez votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup à faire encore dans l'étude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant, s'est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez d'être méconnu ; votre patron ne sait pas vous apprécier. Attendez ! je connais de vieille date le caractère de Vardouin ; il est avare d'éloges, il n'est pas expansif, mais il est juste, et je parierais qu'il a déjà remarqué vos heureuses dispositions. Il est temps — j'en conviens — de placer dans vos mains le bâton du maître de l'oeuvre et de vous donner des travaux à diriger. J'en fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. Ne vous lassez pas de marcher à la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues ; mais vous arriverez enfin au but tant désiré, parce que vous possédez le courage qui triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses !