Vers huit heures du matin, notre train commence à attaquer sérieusement la montagne ; nous sommes entrés dans la région interandine, la Sierra. Le paysage devient sévère et les précipices se creusent sous notre route à mesure que s’effectue l’ascension. La voie ferrée ne peut plus trouver assez de place pour y développer ses courbes ; alors le train s’engage dans un cul-de-sac sans issue, s’arrête à son extrémité ; un aiguilleur change la voie, véritable lacet, et la machine, repartant en arrière, nous pousse sur une nouvelle pente. Ainsi, tantôt tirés, tantôt poussés, nous escaladons une succession de terrasses superposées à des hauteurs qui déjà nous donnent le vertige. Voici le pont de Verrugas, d’une hardiesse inouïe, jeté entre deux montagnes séparées par un précipice, le tablier est à claire-voie, et le regard plonge librement dans le vide. Plus loin, le pont de Challapa, tout en fer comme le premier, construit en France et ajusté sur les lieux par des ouvriers français. On nous fait remarquer, sur le revers des montagnes, de larges plates-formes soutenues par des pierres, travail primitif des Indiens, déjà attirés par les gisements métalliques.
Le train s’arrête au village de Matucana. Nous ne sommes encore qu’à quatre-vingt-dix kilomètres de la capitale, et l’altitude est de deux mille quatre cents mètres. Après avoir été vite, mais consciencieusement écorchés par des exploiteurs allemands installés au buffet de la station, nous repartons.
L’aspect de la montagne devient tout à fait grandiose ; notre route est une course échevelée par-dessus des gouffres invraisemblables, à travers d’étroits tunnels se succédant presque sans interruption. Soudain, au sortir d’une profonde obscurité, nous nous engageons sur un pont jeté en travers d’une énorme crevasse formée par deux murailles de rochers à pic, dont les bases se perdent dans un abîme. Le site a un caractère de sauvagerie diabolique, et l’endroit est bien nommé : el puente del Infernillo, le pont de l’Enfer ! Nous avançons doucement, nous franchissons ce sombre passage, non sans quelque émotion, et le train disparaît de nouveau dans un tunnel qui sert de lit à un torrent qu’on s’apprête à détourner ; les eaux roulent au-dessous de nous avec un mugissement assourdissant et sinistre, la machine semble lutter avec peine contre ce nouvel obstacle. Je ne puis rendre le sentiment d’admiration et de crainte que nous éprouvâmes en cet endroit. Cette escalade à toute vapeur de la plus grande chaîne de montagnes qui soit au monde n’est-elle pas véritablement extraordinaire ? Nous sommes encore bien plus « empoignés » par ces deux simples rubans de fer que par les sévères beautés du paysage, et les vers du grand poète des Odes et Ballades reviennent à ma mémoire :
« A peine adolescent, sur les Andes sauvages,
» De rochers en rochers, je m’ouvrais des chemins ;
» Ma tête, ainsi qu’un mont, arrêtait les nuages ;
» Et souvent, dans les cieux, épiant leur passage,
» J’ai pris des aigles dans mes mains. »
Allons, hurrah ! trois fois hurrah ! à notre compatriote, qui, semblable au Géant, a su s’ouvrir et ouvrir au monde entier un chemin à travers ces altières montagnes.
Vers deux heures, nous atteignons Chicla, où s’arrête actuellement le chemin de fer, bien que les travaux soient presque complètement terminés jusqu’au Summit tunnel, point culminant de la voie ferrée, dont l’altitude exacte est 4,768 mètres. Chicla n’est qu’à 3,725 mètres au-dessus du niveau de la mer, juste la hauteur du fameux pic de Ténériffe. C’est une petite station, auprès de laquelle on a construit une modeste auberge, où nous trouvons cependant le luxe d’un billard. Nous n’y devons rester que quelques minutes et ne protestons pas contre un arrêt aussi court, car quelques-uns d’entre nous, y compris le conducteur du train lui-même, souffrent du sorocho ou mal des montagnes, causé par la raréfaction de l’air ; nous le combattons assez victorieusement par l’absorption de plusieurs petits verres d’eau-de-vie, et comme la température est devenue très froide, nous nous enveloppons dans nos manteaux. En attendant que le train soit prêt, nous assistons au départ assez pittoresque d’une troupe de lamas porteurs. Cet animal rend aux habitants de la Sierra des services inappréciables ; doux, timide, s’apprivoisant facilement, il remplace ici le dromadaire qu’il rappelle un peu par sa couleur, sa forme et ses allures, sinon par sa taille qui est beaucoup plus petite.