Il faudrait avoir vécu plusieurs années dans les républiques de La Plata, du Chili et du Pérou, pour se permettre, nouveau Pâris, de décider entre les types de beauté, issus d’une même origine et encore peu différents, des femmes de ces pays. Un voyageur nomade, comme moi, n’osera prendre une telle liberté. Je me suis demandé pourtant sur quoi est basée l’opinion de notre vieille Europe, qui donne la palme aux Péruviennes. Sont-elles vraiment plus belles et plus gracieuses que leurs rivales ? Cela paraît bien difficile à dire. Ont-elles un plus séduisant costume ? Non. L’ancienne manta, aujourd’hui délaissée pour les modes françaises, partout n’habille bien que les duègnes, en les cachant.

C’est peut-être parce que la souveraineté de la femme est plus puissante et plus reconnue au Pérou que dans tout le reste de l’Amérique, parce que les mœurs, sans y être plus douces, y sont cependant plus tendres et plus affectueuses, parce que le Pérou est un pays de plaisir, où la femme, je le répète avec intention, car c’est un caractère bien saillant de ce peuple, est plus aimée qu’elle ne l’est nulle part. Le bonheur, autant et plus que la vanité satisfaite, met sur leurs visages son idéale et trop rare expression ; leur sourire semble un remerciement du luxe, des égards, des prévenances et surtout des tendresses qui les entourent ; il n’est pas un échange de politesse diplomatique et raisonnée ; il a la grâce de ce qui est simple, naturel, spontané, de ce qui vient sûrement du cœur et de ce qui doit y aller sûrement.

Voilà mon explication, et si vous ne la croyez pas bonne, faites le voyage ; que vous en trouviez ou non une meilleure, vous ne vous en repentirez pas.


Je n’ai quitté Lima qu’un seul jour. Cette journée a été employée à gravir les Andes jusqu’à une hauteur à peu près égale à celle du mont Blanc, et… à redescendre pour l’heure du dîner. Ceci paraît un tour de force incroyable ; je vous assure, cependant, qu’avec un bon chemin de fer bien installé l’ascension est des plus faciles.

Le 5 novembre, à huit heures du matin, nous avions rendez-vous général à la gare de Desemparados ; nous montons tous dans un train spécial, en compagnie de notre savant compatriote, M. Malinowski, ingénieur en chef de la ligne, et de notre aimable vice-consul au Callao, M. Saillard. Bientôt nous roulons dans la direction des montagnes. Pendant que nous longeons les bords du Rimac et que nous franchissons à toute vapeur les plantations de café, de cannes, de coton et de maïs, cultivées par des nuées de Chinois, je vais vous dire ce que c’est que le Ferro Carril Central Transandino.

La nature a partagé le Pérou en trois parties bien distinctes : la Costa, région de la côte ; la Sierra, région des montagnes, embrassant les chaînes des Andes et leurs plateaux ; la Montaña, pays des forêts, qui touche à la Bolivie, au Brésil et à la république de l’Équateur. Or, la partie la plus riche, la plus fertile du sol péruvien est ce pays des forêts, situé par delà les Andes. Il est comme enfermé entre les grandes solitudes du Brésil occidental et la gigantesque Cordillère. Le chemin de fer transandin va lui donner la vie et, plus tard, atteignant l’un des grands affluents de l’Amazone, l’Ucayali, aura créé une voie directe sur l’Europe, par laquelle s’écouleront les produits de cet immense territoire.

On peut affirmer que jamais l’établissement d’une voie ferrée ne présenta pareilles difficultés.

Le chemin de fer de l’Oroya gravit une hauteur de 4,700 mètres, sur un parcours de 200 kilomètres, ce qui donne une pente moyenne de 22 millimètres par mètre. La ligne compte 45 tunnels et 25 ponts, dont l’un a des piles de 79 mètres de hauteur (quatre à cinq fois l’une des plus hautes maisons de Paris).

Il a fallu une audace et une énergie peu ordinaires pour entreprendre et mener à bien un pareil projet. L’honneur de son exécution en revient d’abord au gouvernement du Pérou, puis à M. Meiggs, ingénieur américain, concessionnaire des deux lignes de Mollendo au lac Titicaca et de Lima à Oroya, enfin à M. Malinowski, déjà nommé.