Dès notre arrivée, on nous avait bien recommandé d’aller, le 2 novembre, jour des Morts, faire une visite au cimetière, qu’on nomme ici le Panthéon. Cette nécropole est située sur les bords du Rimac, non loin de la ville, et desservie par le chemin de fer qui mène au Callao ; pour cette occasion, il triple, quadruple le nombre de ses trains, qu’on peut fort bien nommer trains de plaisir, car le jour des Morts au Pérou est certainement l’un des plus gais de l’année.

Depuis l’avant-veille, les abords du Panthéon présentaient un spectacle fort animé. Un grand nombre d’industriels y avaient dressé des tentes et des abris en feuillage, joyeusement pavoisés aux couleurs de toutes les nations, et sous lesquels, durant quatre jours, se débitent force boissons et victuailles.

Le jour consacré, et dès le matin, toute la population de Lima est en route, et bientôt on fait queue pour pénétrer dans l’enceinte funèbre. Autour des portes, des milliers de visiteurs circulent avec peine, attendant leur tour pour boire et manger à l’ombre des cabarets improvisés qui ne désemplissent pas un instant. Les types les plus variés de la ville et de la campagne se rencontrent là, depuis le créole jusqu’à l’Indien, depuis le nègre jusqu’au Chinois ; ce qui domine naturellement, c’est le type du Péruvien d’aujourd’hui, sang mêlé d’Espagnol et d’Indien.

Enfin, nous parvenons à entrer dans le Panthéon. Ici, les morts ne reposent pas sous la terre ; ils sont encastrés, sur trois rangs, dans d’épaisses murailles à double face, dont les ouvertures, hermétiquement fermées après l’introduction des cercueils, glissés à l’intérieur comme autant de tiroirs, sont couvertes de pieuses inscriptions. Les personnages célèbres, généraux et présidents de la république, ont parfois de somptueux monuments en marbre, surmontés d’emblèmes ou de statues.

Quelque discrétion que je veuille mettre dans certaines appréciations d’un ordre délicat, je dois dire que la tenue du clergé péruvien dans ce cimetière et au milieu de cette foule m’a complètement scandalisé. Tous les prêtres marchandent les oraisons qu’on vient leur demander, et comme le client abonde, leur attention est uniquement fixée sur la valeur de la monnaie qui leur est offerte ; ils s’interrompent des prières qu’ils marmottent d’une voix brève et hâtive, pour examiner de près les petits papiers crasseux, payement de leurs bons offices ; ils s’arrêtent court si le prix leur semble insuffisant, ils discutent, ils ont des mouvements d’impatience… Cela est du plus triste effet aux yeux d’un étranger. On m’a dit que les prêtres péruviens étaient doux, tolérants et aimables : ce sont de charmantes qualités ; lors même qu’ils seraient trop tolérants pour eux et trop aimables pour d’autres, ce que de mauvaises langues assurent, on le leur pourrait pardonner ; mais, par grâce, messieurs, et dans votre intérêt, n’oubliez pas le mot de messire Brid’Oison : La fo-o-orme ! C’est une grande dame que la forme, qui vous a rendu bien des services, mais susceptible à l’excès, et si vous la négligez, elle vous négligera à son tour. Méfiez-vous !


Pour voir le Lima moderne, nous sommes allés dès les premiers jours à la Exposicion, promenade qui a détrôné l’Alameda Nueva, située dans le quartier de la rive droite. Comme à la Quinta Normal de Santiago, il y a là un assez beau bâtiment qu’on utilise pour les expositions de tout genre, ainsi que nous faisons de notre palais de l’Industrie ; de plus, un parc, rendez-vous, à certaines heures et à certains jours, des élégants et des élégantes de la ville. Je ne dirai rien du palais, dont la construction extérieure est fort convenable, mais qui était fermé lors de notre passage.

Quant au jardin, il tient à la fois de notre Jardin des plantes et de notre Jardin d’acclimatation ; mais il n’a ni la gravité savante du premier, ni les agréables dispositions du second. Tracé sans doute sur un plan mal défini, on y a accumulé, un peu à tort et à travers, mille curiosités dont chacune a sa valeur, mais dont aucune n’est à sa place. Des serres, des maisonnettes, des parterres, des bassins, des cages à bêtes fauves et des volières sont disséminés au hasard ; sur les murailles de ces constructions mal groupées se retrouvent les affreux peinturlurages dont on fait un si colossal abus dans toute l’Amérique du Sud.

Cela produit un ensemble qui n’est ni joli ni beau, gai tout au plus. Heureusement, la collection des fleurs est splendide. Le Pérou est peut-être, de tous les pays du monde, celui dont la végétation est la plus variée, et une promenade au parc de la Exposicion suffirait à s’en convaincre. Dès qu’on a commencé à regarder les corbeilles, on oublie le maladroit arrangement des joujoux bariolés qui les encadrent ; plus vivaces qu’en aucun point de l’Europe, voici nos rosiers, nos fuchsias, nos lis et nos géraniums, puis de magnifiques hybiscus d’un rouge éclatant, d’énormes bégonias de toutes couleurs, le fameux amancaës, fleur essentiellement péruvienne, aux grands calices dorés, et mille autres dont j’ai le regret d’ignorer les noms. A la vue de cette flore vigoureuse, s’épanouissant en pleine terre et en pleine lumière, j’allais me prendre, je crois, d’une belle passion pour l’horticulture, lorsque je fus croisé par quelques jeunes Liménéennes en promenade, et les fleurs à leur tour furent oubliées.