Si c’est le soir, sur la place comme sous les galeries, c’est un flot de promeneurs, causant, caquetant, flânant, fumant, qui jouissent de la belle nuit tropicale, oublieux de la journée passée, insouciants de la journée à venir.
Laissez passer les heures et la foule, et quand il ne restera plus sur la vieille plaza Mayor que quelques rares groupes prêts à se disperser, combien de souvenirs extraordinaires, terribles même, n’évoquera-t-elle pas sous vos yeux ! Le premier, le plus grand de tous, sera celui de François Pizarre, le conquérant, ce type complet de l’aventurier audacieux, brutal et perfide ; vous le reverrez attirant l’inca Atahuallpa dans un piège, le faisant attaquer par les siens, puis le saisissant aux cheveux et l’emmenant prisonnier, cet empereur, presque dieu, comme un sauvage emmène une bête de somme échappée ; plus tard, lui demandant pour rançon de remplir d’or la chambre même où se discute le prix de sa liberté, et quand la chambre fut pleine d’or et deux autres chambres encore pleines d’argent, donnant l’ordre de faire baptiser son prisonnier et de l’étrangler ensuite.
C’est cependant ce même Pizarre qui, le 6 janvier 1535, jour de l’Épiphanie, a ordonné la fondation de Lima et l’édification de la cathédrale, dont le vaste portail tient tout un des côtés de la place.
Vous verrez, comme dans un rêve, le farouche Herreda, avec les dix-huit assassins qui ont juré la mort du conquérant, traverser la place en courant et en criant, entrer comme des furieux dans le palais. Ils rencontrent Pizarre dans une galerie et se précipitent. Le héros leur tient tête ; Martinez de Alcantara, son frère utérin, François de Chaves et un de ses officiers viennent à son secours et sont tués ; mais plusieurs des brigands sont tombés aussi, et le gouverneur semble invulnérable. C’est alors qu’Herreda saisit l’un des conjurés à bras-le-corps et le jette sur l’épée menaçante de Pizarre, qui ne peut se dégager assez vite et tombe percé de coups.
Cette vision effacée, ce sont les échafauds de Pedro de La Gasca qui vont se dresser sur la place. L’envoyé de Charles-Quint a mission de rétablir au Pérou l’autorité de l’Espagne et de ses lois, et il fauche sans pitié tout ce qui lui résiste. Les bandits sont décimés à leur tour, mais aucun ne demande grâce. On voit le vieux condottiere Carbajal, âgé de quatre-vingt-quatre ans, condamné à être roué et écartelé, monter sur la plate-forme d’un air railleur. Cet homme s’est vanté d’avoir fait massacrer environ quatorze cents Espagnols et vingt mille Indiens. On lui parle de se confesser ; il répond qu’il n’a rien à se reprocher, si ce n’est d’avoir laissé une dette d’un demi-réal à un cabaretier de Séville. Et il subit le supplice sans exhaler une plainte.
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Lima, qui compte environ 190,000 âmes, n’a pas moins de soixante-dix églises (c’est, toute proportion gardée, dix fois ce que nous en avons à Paris) ; vous m’excuserez de ne pas les avoir visitées toutes et de supprimer leur description. Cependant, je ne voudrais pas me montrer trop sévère ou trop dédaigneux à l’égard des églises espagnoles. On dit généralement qu’elles sont de mauvais goût, et, cela dit, on se croit quitte avec elles. Voilà qui est trop aisé et un peu injuste. D’abord, il est bien rare que l’expression d’un sentiment très profond soit ridicule ou de mauvais goût. Or, ici, on est, et surtout on a été, dévot jusqu’à la superstition, voire même au delà ; ce n’est pas affaire de mode et de convenance, c’est une manière d’être qui fait partie intégrante du caractère national. Entre le fanatisme brutal des conquérants et la servile idolâtrie des vaincus, le culte des symboles était le seul point de contact possible. La religion des incas et le catholicisme se sont, en quelque sorte, superposés ; à l’autocratie religieuse des descendants de Manco-Capac, le fils du Soleil, s’est substituée sans effort l’autocratie religieuse des moines.
Les immenses trésors découverts au Pérou pendant plus de deux siècles ayant engendré un luxe excessif, les couvents, les églises, les images en devaient user et abuser tout d’abord. De nos jours, l’indifférence calculatrice de l’esprit moderne a arrêté ce mouvement ; les ardeurs de la foule se sont changées en habitudes, mais elle n’a pas songé encore à brûler ce qu’elle avait adoré ; partout nous retrouvons les autels plaqués d’or et d’argent, les statues ornées d’une profusion de pierres précieuses, les madones vêtues de brocart et de dentelles. Déjà, le temps a mis son empreinte sévère et uniforme sur ces splendeurs.
Peut-être, alors que les prodigalités de tout un peuple couvraient ses idoles d’un ruissellement barbare d’or et de pierreries, un homme de goût eût haussé les épaules ; mais, aujourd’hui, toutes ces richesses accumulées ne sont plus que le témoignage d’un passé qui s’éloigne sans retour, et ces temples d’une autre époque, surchargés d’une ornementation disparate, ont pris une physionomie grave et triste sous les fastueux lambeaux qui leur restent encore.
Respectons ces vieux souvenirs. Respectons-les d’autant plus que les anciennes maisons à l’espagnole, avec leurs façades ornées et badigeonnées, leurs balcons ouvragés, tendent aussi à disparaître. La construction de ces vérandas suspendues en dehors des habitations, qui leur donnent un caractère si original et se prêtent si bien aux manifestations joyeuses des jours de fête, est interdite maintenant. On leur reproche, peut-être avec raison, de communiquer l’incendie d’une maison à sa voisine, parfois même à la maison qui fait face.