Ce chemin de fer est charmant. Je ne parle pas de la route, mais du chemin de fer lui-même. Ce sont de grands wagons américains, longs, hauts, larges, avec un passage au milieu, s’en allant d’un bout du train à l’autre. Les dossiers des fauteuils se rabattant en avant ou en arrière, à volonté, on y est très confortablement assis, et la faculté de causer avec ses voisins ou de leur tourner le dos n’est pas à dédaigner. Si vous avez un ami dans le train, il est inutile d’aller faire de la gymnastique devant chaque compartiment pour s’en assurer. En un instant on le trouve, on lui serre la main, on bavarde pendant le trajet, et voilà une visite faite. Pourquoi n’adopterions-nous pas cette mode pour aller à Versailles ou à Saint-Germain, au lieu de courir le long des wagons, cherchant en vain celui où il n’y a personne, dans lequel montera infailliblement à la première station un groupe compact de cockneys en villégiature ?

Nous voici arrivés. Le train s’arrête au bord du Rimac, fleuve torrent qui partage Lima en deux parties, inégales en grandeur comme en beauté. La vraie ville est sur la rive gauche. Quelques minutes de marche nous conduisent à la plaza Mayor, lieu de promenade, de flânerie, d’emplettes et de rendez-vous.

Pas plus qu’à Santiago, je ne veux, lecteur, vous emmener avec moi dans toutes mes courses à travers les rues, les monuments, les jardins et les habitations. Ceci est une causerie et non pas un compte rendu. Voilà trois jours que j’ai quitté Lima ; il vaut mieux, je pense, vous donner mon impression que de vous faire le journal de mes allées et venues.

Cette impression est, cependant, difficile à rendre, car, en vérité, on peut emporter de la capitale du Pérou des souvenirs bien différents. Tout le monde vous dira que Santiago est une grande, belle et noble cité, son caractère est bien net, bien franc ; elle plaît ou ne plaît pas, je l’accorde, mais, avec plus ou moins d’indulgence ou d’enthousiasme, les descriptions qu’on en fera se ressembleront.

Je ne crois pas, je dirai même, je suis sûr, qu’il n’en est pas ainsi de Lima. J’en suis d’autant plus certain, qu’en quittant le pays, nous qui l’avons vu de la même façon et pendant le même temps, nous ne sommes pas du tout du même avis. Il semble que nous ayons, et pourtant ce n’est qu’une apparence, un parti pris pour ou contre.

Je tenterai d’expliquer cela. Ceux d’entre nous qui ont été les plus curieux, qui n’ont pas craint d’user, d’abuser peut-être (je suis de ceux-là) de l’amabilité et des prévenances que nous avons rencontrées, qui ont couru sans relâche, questionné sans trêve, regardé sans discrétion, ceux-là se sont trouvé, paraît-il, des lunettes roses sur le nez ; ils ont vu, ils ont cru voir Lima telle qu’elle est. Telle qu’elle est aussi, et cependant tout autre, elle a paru à ceux qui ont limité leurs investigations à quelques visites aux édifices publics, à quelques chasses dans la campagne, et n’ont pas même tenté de soulever le voile, assez léger cependant, qui cache la vie, les mœurs, les idées des Péruviens de la côte.

Ainsi que les autres capitales de l’Amérique du Sud, sauf Rio-de-Janeiro, Lima, construite sur une plaine, offre un plan régulier et monotone ; les angles sont droits, les places carrées. Il paraît qu’il y a peu d’années, c’était encore une ville assez malpropre et poussiéreuse, mais peu de traces subsistent de cet état de choses ; on a démoli les fortifications pour en faire des boulevards, et on l’a dotée de tous les luxes que nous avons pris la bonne habitude de considérer comme nécessaires, tels que trottoirs, réverbères, égouts, etc. Que les affaires du Pérou aillent bien ou mal, je doute qu’on s’arrête dans cette voie, parce que Lima est la ville par excellence du luxe et du superflu. C’est une ville de plaisir avant tout, et de plaisir sous toutes les formes ; la ville où on s’inquiète aussi peu de l’avenir que du passé, où l’on vit pour vivre et pour vivre de son mieux, à son gré. A Lima, on remet presque toujours au lendemain ce qu’on pourrait faire aujourd’hui, à moins qu’il ne s’agisse de fête, de toilette, de bal, ou de quelque autre prétexte à distraction.

Ce n’est pas la vanité, le désir de paraître, la pensée de se faire un marchepied avec l’apparence du luxe et de la prodigalité, qui fait gaspiller ainsi les fortunes ; c’est tout simplement que chacun a des caprices et les satisfait, des tentations et y succombe ; c’est aussi, et surtout, parce que les Péruviennes sont très belles, très bonnes, très séduisantes, très aimables et, plus que tout cela, très aimées. Dans les vieux palais du temps de la conquête, comme dans les masures de la Montaña (pays des forêts, de l’autre côté des Andes), les femmes au Pérou sont reines ; leur gouvernement n’est ni constitutionnel ni autocratique ; on n’en discute ni la forme ni les exigences ; c’est de la part de toute la nation une servitude volontaire acceptée, dont le principe se transmet paisiblement de père en fils, comme une tradition sacrée et impérissable. Les gens venus d’Europe ne tardent pas à se conformer à cet usage ; ils acceptent la sujétion comme les autres, au bout de fort peu de temps, et ne s’en plaignent pas.

Nous voici donc dans un milieu qui ressemble bien peu à ce que nous avons vu jusqu’ici, et la dissemblance est plutôt dans la physionomie de chaque chose que dans le détail matériel des dispositions. Prenons pour exemple la plaza Mayor, où je reviens après ma digression et mes promenades. On pourrait la décrire dans les mêmes termes que la grande place de Santiago. Toutes deux sont carrées, avec une cathédrale sur l’une des façades, des maisons basses supportées par des arcades, une fontaine au milieu, un pavé de galets… Voilà la grande place de Santiago, voilà aussi la grande place de Lima. Mais entrons sous les arcades. Quelle différence ! Comme ici il y a plus d’animation, comme la vie personnelle de l’habitant s’y montre mieux ! comme on y devine plus aisément ses coutumes, ses défauts, ses préférences, ne fût-ce que par les objets qui sont à la montre des magasins !

Là, le luxe utile, sérieux, solide ; ici, rien que des étoffes, des dentelles, des bijoux, une profusion de petits souliers de satin, et un mouvement d’acheteuses à la fois nonchalantes et affairées.