En mer, 10 novembre.

Le 24 octobre, à la nuit close, ayant échangé compliments et espérances, sinon promesses, de se revoir, avec nos compatriotes du Cercle français et avec l’état-major de la corvette le Seignelay, arrivée de la veille, nous reprenions la mer, en route pour Coquimbo, où la Junon ne devait s’arrêter que quelques heures, et de là pour le Pérou.

Je ne dirai rien de notre traversée, si ce n’est qu’elle s’écoula fort paisiblement avec un temps superbe, et peu de chose de Coquimbo, qui n’a d’intérêt que pour les acheteurs, fondeurs ou vendeurs de cuivre. La rade est plus petite et plus triste que celle de Valparaiso, moins dangereuse et cependant moins fréquentée, parce que ce petit port n’alimente qu’un commerce spécial. La ville est une bourgade sans caractère ; un petit chemin de fer la relie à La Serena, située de l’autre côté de la baie et le seul point un peu verdoyant de cette côte, absolument rocheuse et dénudée. Nous avons visité une fonderie de cuivre ; on nous a initiés au traitement des minerais par la coulée simple et par la cémentation. Ce dernier procédé est employé à Coquimbo avec brevet exclusif et passe pour être de beaucoup supérieur à l’autre. Quoiqu’on nous ait donné fort complaisamment la description de ces différents travaux, je n’entrerai pas dans les détails, que les traités sur la matière vous donneront plus clairement et plus exactement que moi.

Le 30, un peu avant l’heure du dîner, on signale la terre. A l’horizon, nous voyons se dresser la gigantesque ossature de la Cordillère. Bientôt les rivages apparaissent.

Devant nous, l’île de San-Lorenzo, énorme rocher roussâtre, tacheté de parties blanches, qu’un tremblement de terre, dit-on, fit surgir il y a quelques siècles du fond de l’Océan ; plus loin, les mâtures des navires ancrés dans le port de Callao. Sur notre droite, nous distinguons assez nettement la ville de Lima, étalée sur un plateau qui domine toute la côte, avec ses blanches murailles dominées par une quantité de coupoles, de clochers, de dômes et par les deux hautes tours de sa cathédrale. Comme toile de fond, les hautes cimes des Andes, au pied desquelles est assise la capitale du Pérou. Peu de neige sur les monts ; çà et là seulement quelques panaches argentés.

Le soleil des tropiques jette sur ce tableau les tons clairs, chauds et colorés de ses derniers rayons. Bientôt l’ombre s’étend sur la plaine, gagne insensiblement les murs, envahit les édifices, escalade les dômes et les clochers, et en peu d’instants la grande cité disparaît dans les ténèbres. Pendant que la base des montagnes s’efface à son tour, l’immense crête dentelée se détache longtemps encore et semble suspendue dans les hauteurs du ciel, légèrement empourprées de feux vermeils.

Vers six heures, la Junon s’engageait dans le canal du Boqueron, situé entre la côte péruvienne et l’île San-Lorenzo. C’est un endroit qui passe pour dangereux et que ne suivent pas d’habitude les bâtiments qui entrent au Callao ou qui en sortent pour aller dans le sud ; mais comme il a l’avantage de raccourcir le chemin de sept à huit milles, ce qui nous permettait d’arriver au mouillage avant la nuit, le commandant se décida à choisir cette route. En manœuvrant avec attention, nous eûmes bientôt paré tous les récifs, et à huit heures du soir, ayant trouvé un bon poste pour notre relâche, nous étions mouillés dans les eaux tranquilles de la baie du Callao.

Le principal port du Pérou contient souvent plus de cent navires. Au moment de notre arrivée, il y en avait un peu moins, mais l’aspect général était cependant fort animé. Plusieurs navires de guerre, deux rangées de grands et beaux steamers, un mouvement incessant de canots, d’allèges, de chaloupes, nous montraient bien que nous étions dans un grand centre d’affaires commerciales et maritimes.

Le Callao est un beau port de mer, avec un dock en pierre superbe, qui n’a pas coûté moins de soixante millions, et des fortifications plus superbes encore, où l’Espagne en a dépensé trois fois autant. C’est à leur propos que Philippe III disait qu’avec une bonne lunette on pourrait les voir de l’Escorial, tant elles devaient être énormes, à en juger par leur prix. Le Callao a encore un arsenal, un dock flottant, de spacieux entrepôts, quelques rues assez propres, une jolie église et bien d’autres choses dignes d’intérêt… Mais ces attractions ont été impuissantes à nous retenir. Quiconque aborde au Havre ne tarde guère à prendre l’express pour Paris. Or, du Callao à Lima, il y a vingt-cinq minutes de chemin de fer et des trains chaque demi-heure.

Nous n’étions pas à terre depuis vingt minutes que nos billets étaient pris, et la vapeur nous emportait vers la ville de Pizarre, celle qu’on nommait jadis la ciudad de los Reyes, la cité des Rois.