»  — Cependant…, dix ducats d’or !

»  — Dix ducats ! Ah ! mon bon monsieur, je sais bien que cela ne vaut pas dix ducats ; mais quoique je ne sois pas riche, dit le vieux cordonnier en jetant un regard attristé sur sa misérable échoppe, quand même vous me les offririez pour de bon, j’aimerais mieux la garder… ça me tient compagnie, voyez-vous. Voilà sept ans que je l’ai là…

»  — Allons, pas tant de bavardages. Voilà trente ducats, dit Rembrandt en prenant une poignée d’or dans sa poche, et donnez-moi la gravure…

» Le bonhomme hésite un moment, regarde cet étrange visiteur d’un air stupéfait, puis s’en va détacher l’image et la donne au maître :

»  — J’ai une femme et des enfants, lui dit-il, et je n’ai pas le droit de vous refuser.

» Le lendemain, Rembrandt venait replacer son acquisition de la veille là où elle était restée si longtemps, s’asseyait droit en face du mur et commençait ce petit tableau que vous voyez. Voici le portrait de cette gravure salie et écornée, un vieux peigne édenté suspendu à une ficelle, l’almanach de l’année 1651, avec ses feuilles toutes graisseuses ; les rognures de cuir laissées sur une vieille table branlante, et tout cela rendu en trompe-l’œil, avec une vérité saisissante.

» Rembrandt conserva cette toile toute sa vie, et j’ignore moi-même comment elle est venue au Pérou ».


L’école espagnole surtout est admirablement représentée dans la collection Zaballos, et peut-être serait-il nécessaire de venir l’étudier ici pour la bien connaître, car il y a des toiles, comme les Bohémiens de Zurbaran et la Naissance du Christ de Cano, dont les équivalents ne se retrouvent, je crois, nulle part.

Avant de quitter cette maison, dont nous sortions émerveillés, don Manuel Zaballos nous réservait une dernière surprise. Prenant sur un vieux bureau Louis XIII une feuille de papier jauni : « Messieurs, nous dit-il, je remercie les étrangers qui veulent bien venir voir mes tableaux, mais je ne conserve que les noms de mes compatriotes. Voici une liste qui est commencée depuis six ans ; voyez, il n’y en a pas cinquante ! »