C’est peu flatteur, pensai-je, pour les Péruviens. Mais ne nous hâtons pas d’être sévère. Si quelque jour on s’avisait de fermer brusquement les portes des galeries du Louvre et de compter combien on aurait ainsi enfermé de bourgeois de Paris, y en aurait-il beaucoup ?


J’ai eu l’occasion de dire que, partout où la Junon avait passé, l’expédition avait trouvé un accueil fort aimable, mais, nulle part plus qu’au Pérou, nous n’avions trouvé autant de bonne grâce et de prévenances. Notre ministre plénipotentiaire, M. de Vorges, nous avait reçu plusieurs fois ; il s’était, dès notre arrivée, occupé de faire organiser l’excursion du chemin de fer de l’Oroya, et nous avait donné la clef de sa loge au théâtre, où, par parenthèse, jouait une excellente troupe française de vaudeville et d’opérette ; les attachés de la légation s’étaient constitués nos pilotes, et, grâce à eux, nous eûmes bientôt notre couvert mis en plusieurs endroits. Nos noms figuraient comme membres honoraires du Cercle français, fort bien installé au centre de Lima, car la colonie française est ici très importante ; nous ne pouvions y paraître sans recevoir quelque invitation. Au Callao, les hospitalières maisons de notre vice-consul et du commandant de Champeaux, directeur du port, nous étaient ouvertes.

Comment reconnaître tant de bons procédés ? Le commandant proposa d’organiser, pour la veille du départ, une réception à bord, et ce fut en un instant chose résolue.

L’installation du bateau pour cela n’était pas facile, car l’honorable ingénieur qui, il y a quelque quinze ans, construisit la Junon, n’avait certes pas prévu qu’on dût jamais y donner une fête. Heureusement, les marins sont adroits et inventifs ; ils se mettent de tout cœur à un travail de ce genre et aiment assez à avoir « du beau monde » à bord, sachant bien que, de manière ou d’autre, il leur en reviendra quelque aubaine.

Le 6 novembre, au coup de midi, c’est-à-dire vingt-quatre heures après les premiers ordres donnés, la Junon, pimpante, brillante, méconnaissable, transformée en un nid de fleurs et de feuillages, était prête à recevoir ses amis. Le second capitaine, M. Mollat, M. de Saint-Clair, M. J. Blanc, officier de quart, et notre excellent consignataire, M. Cavalié, qui s’étaient partagé le soin des préparatifs, contemplaient avec satisfaction leur ouvrage. Plusieurs d’entre nous avaient contribué propria manu à l’arrangement décoratif ; mais ceux qui arrivèrent en toute hâte de leurs excursions dans les environs n’en pouvaient croire leurs yeux en franchissant la coupée.

La dunette, débarrassée des compas, manches à vent et autres impedimenta qui l’encombraient d’habitude, était devenue une vaste salle de bal, complètement entourée d’une ceinture de branchages garantissant en même temps des rayons du soleil, du souffle de la brise et des regards profanes. On y accédait par un large escalier, de construction récente, couvert de tapis et de fleurs. Partout on avait disposé des corbeilles de roses, de jasmins, de gardenias, de géraniums rouges, enlevées aux jardins de Lima. Dans notre salon arrière, en partie démeublé, on avait disposé un monumental buffet ; les dressoirs en étaient chargés de fleurs, courant en festons tout autour du cadre des glaces ; enfin la galerie et le logement du commandant avaient été arrangés en boudoir, avec force mousseline et profusion de ces mille riens qui sont de si grande importance lorsqu’il s’agit de relever une boucle qui se dérange ou de faire un point à un volant déchiré.

Par-dessus ce jardin improvisé, on avait établi une tente de forte toile, cachée par un velum formé de pavillons, parmi lesquels ceux de la France et du Pérou tenaient les places d’honneur.

Notre canot à vapeur et celui de la Direction du port, remorquant d’autres embarcations, amenèrent nos invités vers deux heures et demie. Je cite au hasard : M. de Vorges, ministre de France, Mme et Mlle de Vorges, M. le comte de Persan, secrétaire de la légation, M. le comte de Boutaut, chancelier, M. d’Alvim, ministre du Brésil, Mme et Mlles d’Alvim, M. le consul général de Belgique, M. Saillard, vice-consul de France au Callao, et Mme Saillard, M. le capitaine de vaisseau de Champeaux, M. Combanaire, président de la chambre française de commerce, M. Combe, etc., etc… Quant au monde essentiellement péruvien, ces messieurs de la légation française le connaissant bien mieux que nous, toute latitude leur avait été laissée pour le choix des invitations. Ils avaient eu la cruauté de nous amener les plus jolies têtes de Lima…

Le grand faux pont, dont nos visiteurs ne soupçonnaient même pas l’existence, avait été transformé en salle de souper. Lorsque, vers cinq heures, on y pénétra par une galerie dont l’entrée avait été jusqu’alors interdite, à la vue de cette longue pièce, entièrement tendue aux couleurs péruviennes, blanc et rouge, étincelante de lumières et de cristaux, ce fut une explosion de compliments et d’enthousiasme. Après le lunch, qui fut rempli d’entrain et de gaieté, nous remontâmes sur le pont.