La nuit était venue, et la Junon, pavoisée d’innombrables lanternes vénitiennes, semblait inaugurer une nouvelle fête. On recommença donc à danser de plus belle, et ce fut seulement le dernier train du soir qui emmena le gracieux essaim de nos valseuses. En prenant congé de nous, notre aimable ministre dit au commandant : « La Junon a trop de succès. Je vous conseille de partir demain, sinon vous ne partirez plus. »

Le conseil était sage ; car, en vérité, les séductions de ce magnifique pays étaient bien de nature à nous retenir. Nous eûmes le courage de résister. Malgré notre secret désir de rester ici encore une semaine… ou deux, et en dépit des manœuvres des propriétaires de la Junon, qui, pour des motifs bien différents, voulaient à toute force arrêter notre voyage, le 7, à la tombée de la nuit, nous étions en route pour Panama.

En mer, 11 novembre.

Je viens de relire mes notes sur le Pérou, et je m’aperçois que j’ai complètement oublié de vous parler de ce que tout le monde est censé connaître sur ce pays. Je n’ai rien dit du fameux guano, source de tant de fortunes et de conflits ; du légendaire empire des Incas, sur le compte duquel on a raconté mille sottises ; enfin de la situation économique et politique actuelle, qui nous montre la plus riche contrée du globe luttant difficilement contre d’énormes embarras financiers, tristes conséquences de la légèreté de ses habitants.

Il ne faudrait pas moins de trois gros volumes pour résumer en une étude complète ces graves questions, trois gros volumes que vous ne liriez certainement pas, tandis que vous aurez, j’espère, la patience de lire les quelques pages que mes devoirs de narrateur m’obligent à leur consacrer.

Le guano, nul ne l’ignore, est un engrais des plus efficaces, très recherché depuis une trentaine d’années, et dont le prix a toujours été en augmentant. Ses principes actifs sont le phosphate et le carbonate de chaux. Son nom est tiré de l’idiome des Indiens Quichuas, du mot huanay. Le guano n’est autre chose que de la fiente d’oiseaux de mer, pétrels, mouettes, pingouins, pélicans, etc., mélangée avec les détritus de ces animaux et accumulée par couches qui atteignent parfois cent mètres de profondeur. Le Pérou n’est pas le seul pays qui possède des gisements de cet étrange et précieux produit ; on en trouve aussi en Patagonie et au Chili ; mais le guano du Pérou est le meilleur et le plus abondant ; tellement abondant que, sans les maladresses financières des gouvernants qui ont laissé écraser la république sous le poids d’une dette d’un milliard, la seule exploitation du guano suffirait à couvrir le budget des dépenses normales de l’État.

Toutes les îles du littoral en sont plus ou moins couvertes, et il se trouve encore en amas considérables sur un grand nombre de points de la côte. Quand le dépôt des îles Chinchas fut épuisé, on fit courir le bruit que le Pérou n’avait plus de guano : c’était une manœuvre de la spéculation. Il y a encore actuellement sept ou huit millions de tonnes de guano, dont les gisements ont été reconnus ; mais les sondages opérés dans cette matière d’une consistance variable, parfois dure comme de la pierre, étant très incertains, des dépôts ignorés devant sans doute être plus tard découverts, on peut assurer que ce chiffre est fort au-dessous de la réalité. En somme, bien que l’épuisement du guano dans un avenir relativement prochain soit chose certaine, il est absolument impossible d’en fixer l’époque.

Mes renseignements étant pris au Pérou, je me garderai bien de discuter ici, même d’une manière générale, les conditions des contrats que le gouvernement a passés avec des banquiers européens. Il lui a plu d’affermer et d’hypothéquer sa principale source de richesse, pour subvenir à des besoins toujours croissants, et cela à plusieurs reprises. C’était au moins une imprudence. Il n’y a pas besoin de connaître le dessous des cartes pour supposer que cette imprudence a dû profiter à quelqu’un.

Quoi qu’il en soit, la situation est telle aujourd’hui, que tout le monde se plaint, et personne ne s’entend. L’Angleterre, la France, le Pérou, les banquiers, les porteurs de bons, — autant de ruinés.

N’y aurait-il pas là le sujet d’un de ces petits dessins à énigmes qui nous amusaient tant l’année dernière ? On l’ornerait de la légende : « Où est… celui qui n’est pas volé ? » Quelqu’un d’habile trouverait peut-être.