De tous les pays que nous avons visités, le Pérou est celui dont l’histoire primitive est la plus intéressante, d’abord parce qu’elle porte un cachet d’originalité très remarquable, ensuite parce que la race actuelle tient beaucoup plus de la race indigène qu’en aucune autre contrée de l’Amérique du Sud.

Tout porte à croire que le continent américain a été peuplé par des migrations asiatiques, mais je n’oserais m’engager dans une discussion sur ce point. Ce qui est considéré comme certain, c’est qu’avant l’arrivée des Incas, dont le premier, Manco-Capac, est tout simplement descendu du ciel avec sa femme Mama-Oello, vers l’an 1000 de notre ère, le territoire péruvien était occupé par diverses tribus dont les plus importantes étaient les Chinchas, les Quichuas et celle des Aymaraës. Cette dernière avait la singulière coutume de déformer la tête des enfants, le plus souvent de manière à lui donner une hauteur tout à fait anormale ; une telle distinction ne s’appliquait qu’aux personnes bien nées, et sans doute il y avait à cet égard des règles de convenance absolument obligatoires.

On croit que Manco-Capac, avant de descendre du ciel, avait passé les premières années de sa jeunesse parmi ces guerriers au crâne pointu.

Cet homme extraordinaire ne tarda pas à devenir grand prêtre et empereur incontesté de tous ceux qui entendirent sa parole. Il mourut paisiblement après avoir régné quarante ans ; son fils continua l’œuvre commencée, compléta ses lois, agrandit ses domaines, et, successivement, douze Incas s’assirent sur le trône de Manco-Capac.

Cet empire théocratique, fondé par un seul homme, se perpétuant et prospérant pendant quatre siècles et sur l’étendue de douze générations consécutives, est certainement le fait le plus étrange de l’histoire du monde. Par quelle mystérieuse influence ces souverains improvisés ont-ils pu faire respecter leur domination sur plusieurs peuples très différents, occupant un espace de trois millions de kilomètres carrés ? Nul ne peut l’expliquer. Bien des livres donnent, avec force détails, des renseignements sur la religion fondée par les Incas et principe de leur autorité ; malheureusement, on ne peut avoir que peu de confiance dans ces récits, parce qu’ils émanent d’Espagnols fanatiques ou de métis convertis au catholicisme.

Il est vraisemblable que le Soleil, plutôt que l’idéalité par laquelle ces historiens ont cherché à le remplacer, occupait le premier rang dans la mythologie des Incas ; l’empereur n’était rien moins que le petit-fils du Soleil, ce qui le faisait, dans le fait, l’égal de la plus haute divinité. La coutume des empereurs Incas était d’épouser une de leurs sœurs ; l’impératrice devenait ainsi la personnification de la lune (ainsi que le prouvent les statues des temples de Cuzco), et la succession au trône était dévolue aux premiers enfants mâles issus de ces mariages.

Si les Incas s’étaient bornés à ces joies de famille, constamment isolés au milieu de leur peuple, ils eussent vraisemblablement été renversés ou abandonnés avant la venue des Espagnols. Mais le prudent fondateur de la dynastie avait eu le soin de laisser, en dehors de ses enfants légitimes, une postérité des plus nombreuses, officielle sinon régulière, en sorte que, imité par ses successeurs, la famille impériale devint bientôt une nation dans la nation, multipliant avec une incroyable rapidité, grâce au pouvoir absolu dont jouissaient tous ces descendants d’Apollon.

Bien que les empereurs fussent, de droit divin, maîtres de leurs sujets et de leurs biens, législateurs et justiciers, autocrates dans toute la force du mot, ce n’est pas par la terreur qu’ils avaient assis et maintenu leur puissance. Leur despotisme allait jusqu’à défendre de changer de lieu et jusqu’à interdire absolument l’écriture. On ne peut donc imaginer un esclavage plus étroit que celui de ces malheureux peuples ; cependant il n’y eut, pendant la domination des Incas, que peu d’exécutions, et les idoles ne réclamaient que rarement des sacrifices humains. Ces tyrans ne manquaient jamais de proclamer bien haut les principes de droit et « d’égalité », de protester de leur respect pour les anciennes coutumes, de leur tendresse à l’égard de leurs sujets, du souci qu’ils avaient de leur bien-être. Mais ce n’étaient là que de vaines déclamations ; leur fantaisie était la loi, le sol et ses habitants leur propriété ; nul ne pouvait se mouvoir, parler, trafiquer, aimer, vivre, en un mot, sans la permission du maître.

Il suffit d’une poignée d’aventuriers pour renverser le colosse. L’empereur mort ou prisonnier, il ne devait plus rester de ce monstrueux état social qu’un troupeau d’esclaves à la merci du premier venu ; aussi ne fut-ce que par précaution qu’après le meurtre d’Atahuallpa, Pizarre le remplaça par un fantôme d’empereur, dont il ne s’embarrassa guère, malgré ses tentatives de révolte. Ce dernier des souverains Incas se nommait, ainsi que le premier, Manco-Capac.