Après la bataille vint le pillage. L’Espagne, pendant trois siècles, recueillit avidement le butin que quatre années de combats (1532-1536) lui avaient acquis. La rapacité brutale des conquérants réveilla parfois le courage endormi des vaincus ; il y eut des rébellions, qui furent réprimées avec une terrible cruauté. La race indienne, écrasée, épouvantée, se mourait ; mais une race nouvelle venait de naître et grandissait chaque jour : fille des Indiens et des Espagnols, maîtresse du pays et par droit de naissance et par droit de conquête, jeune, ardente, impatiente, il lui tardait de venger à son profit les aïeux opprimés des aïeux oppresseurs.
Les temps de Charles-Quint étaient passés ; l’aigle espagnole combattait ailleurs, non plus pour sa gloire, mais pour sa vie. Bientôt le Chili se soulève au nom de la liberté ; l’illustre Bolivar accourt du fond de la Colombie et vient pousser le cri de l’indépendance jusque dans les murs de Lima ; le peuple entier prend les armes ; et le drapeau victorieux du Pérou remplace à jamais celui de la métropole (1826).
Ainsi qu’on pouvait le prévoir, ce fut au milieu des troubles et des désordres politiques, des pronunciamientos, dans le tourbillon d’un changement perpétuel des hommes et des institutions, que grandit la jeune république. Elle grandit cependant ; elle a franchi aujourd’hui l’ère redoutable du travail trop facile et des fortunes trop rapides ; l’or et l’argent ne sont plus à la surface du sol, et le président ne pourrait, pour entrer dans son palais, s’offrir la fantaisie de faire paver toute une rue de Lima en argent massif, ainsi que le fit le vice-roi espagnol, duc de La Palata. Le Pérou a payé très cher une chose dont le prix n’est jamais trop élevé : l’expérience, et, s’il lui en reste à acquérir, il est encore assez riche pour le faire.
En ce moment, deux partis sont en présence, lesquels malheureusement représentent des ambitions tout autant, sinon plus, que des idées. Le premier, le plus fort et le plus intelligent, sympathique aux commerçants et aux étrangers, est celui qu’on nomme le parti civil ; il est dirigé par un homme d’une haute valeur et d’une grande influence, don Manuel Pardo, actuellement président du Sénat.
Le second parti a pour chef Nicolas Pierola, le même qui, à bord du garde-côte cuirassé péruvien, le Huascar, soutint, le 29 mai 1877, un brillant combat contre les navires de guerre anglais Schah et Amethyst, plus puissamment armés que lui. Nicolas Pierola, révolutionnaire, fils de prêtre, dit-on tout haut à Lima, personnifie une fusion assez compliquée entre la révolution et le cléricalisme. Ce parti a surtout pour lui les femmes, qui se font gloire d’être « piérolistes ».
Le président actuel, le général Mariano Prado, s’appuie d’une part sur l’armée, d’autre part sur une fraction considérable du parti civil, et ce groupe, assez mal défini, constitue ce qu’on appelle actuellement le parti « national ».
Les piérolistes affectent de le laisser tranquille ; mais il suffira d’un événement imprévu, d’un prétexte quelconque, pour faire passer le pouvoir en d’autres mains, et tout ce monde est si remuant que l’événement ou le prétexte peut surgir d’un jour à l’autre[10].
[10] Ces appréciations ont été écrites quelques jours seulement avant l’assassinat du président Pardo par le sergent Manuel Montoya, le 16 novembre 1878. Il est à craindre que la mort du président du Sénat n’ait entraîné la désorganisation du parti civil, amené le président Prado à accentuer sa politique de militarisme et concouru ainsi à l’immixtion armée du Pérou dans le différend entre la Bolivie et le Chili, qui vient d’éclater récemment.
Les difficultés financières contre lesquelles lutte le Pérou sont intimement liées à son instabilité politique, mais les conséquences en sont plus graves encore, parce qu’elles engagent l’avenir de plus loin. La dette est hors de proportion avec les ressources effectives du pays ; mais, heureusement, celles-ci sont, à leur tour, hors de proportion avec sa richesse réelle. Le travail ne s’organise pas assez vite au gré des exigences de la situation ; les vieux préjugés, enracinés par trois siècles de luxe et d’oisiveté, mettent trop de temps à disparaître ; là est le danger du présent et la source de craintes légitimes pour un avenir prochain.