Quant à l’avenir définitif, il nous paraît absolument assuré. Le Pérou possède les éléments d’une prospérité dont on ne peut même prévoir les limites, et qui se résument en deux mots : une race vigoureuse et intelligente sur un sol d’une richesse incomparable.
Que notre vieille Europe, si prudente et si prévoyante… pour les autres, réserve donc à de meilleures occasions ses dédains affectés. Elle a pris coutume de nous représenter les républiques de l’Amérique du Sud comme des coupe-gorge, où le terrible se mêle au ridicule ; qu’elle veuille bien se rassurer à leur égard et relise, avant de les juger si durement, la liste des attentats qui, depuis quarante années, ont mis en danger les jours de ses propres souverains.
Pour ne parler que du Pérou, dont l’histoire ne date guère de plus loin, qu’on ne se mette pas en peine de ses destinées. S’il est malade, ce n’est pas du développement d’un de ces germes morbides éclos dans l’atmosphère viciée des prisons ; c’est la fièvre de croissance d’un bel enfant élevé au grand air, et il a, pour s’en guérir, un médecin qui ne repassera plus l’Atlantique, le meilleur de tous : la Jeunesse !
PANAMA
La mer de sang. — Mouillage à Panama. — La ville. — Le vieux et le nouveau Panama. — L’espoir des Panaméniens. — Percera-t-on l’isthme ? — La politique. — Le chemin de fer de l’isthme. — Comment on écrit l’histoire. — Le climat de Panama. — En route pour New-York.
A bord de l’Acapulco, 19 novembre.
Nous voici depuis deux jours installés sur un des beaux steamers de la Pacific Mail Navigation Company, qui fait le service de l’isthme de Panama à New-York. Après avoir visité les États-Unis, nous irons rejoindre la Junon à San-Francisco.
Le lendemain de notre départ du Callao, nous avons eu l’occasion d’observer un phénomène très curieux et assez rare, que les marins appellent « la mer de sang. » Quoique la côte ne fût pas très éloignée, elle était cependant hors de vue, le temps presque calme, un peu couvert. Aux environs de midi, et sans transaction, nous vîmes les eaux passer du vert à un rouge peu éclatant, à reflets faux, mais absolument rouges. La teinte n’était pas uniforme ; le changement de couleur se produisait par grandes plaques aux contours indécis, assez voisines les unes des autres. De temps en temps, l’eau reprenait sa teinte habituelle ; mais, poursuivant toujours notre route, nous ne tardions pas à entrer dans de nouvelles couches d’eau colorée, et nous naviguâmes ainsi pendant plus d’une heure. La couleur primitive, d’un vert pâle, reparut alors brusquement, et peu de temps après nous avons revu l’eau tout à fait bleue.
On explique ce phénomène d’une manière aussi claire qu’insuffisante, en disant que la coloration accidentelle de la mer est due à la présence d’un nombre infini d’animalcules ; s’ils sont blancs, on a la mer de lait ; s’ils sont phosphorescents, on a la mer lumineuse ; s’ils sont rouges, on a la mer de sang. Voilà qui est bien simple. Mais pourquoi ces petites bêtes sont-elles là et non ailleurs ? Ah ! dame ! Elles sont là… parce que…
On n’a pas pu m’en dire davantage.