Du Callao à Panama, la distance est d’environ 1,500 milles ; nous l’avons franchie en six jours et demi. Ce n’était pas trop de temps pour mettre un peu d’ordre dans nos cerveaux fatigués. Cette revue du monde entier à toute vapeur laisse tant d’idées et rappelle tant de souvenirs qu’il est nécessaire de se recueillir un peu pour classer dans l’esprit et la mémoire ces fugitives images.
Je constate cependant que nous commençons à nous faire à ce « diorama » de pays et de peuples. Nous voyons mieux, nous nous attardons moins aux détails ; nos surprises sont moins grandes lorsque nous nous trouvons en présence de tableaux nouveaux et en contact avec d’autres êtres ; de même qu’en regagnant le bord nous possédons le calme du marin qui supporte la tempête avec la même insouciance que le beau fixe. En résumé, notre éducation de voyageur est en bonne voie, et j’espère qu’elle sera terminée lorsque nous atteindrons les rivages asiatiques.
Le 10 novembre, nous avons coupé l’équateur pour la seconde fois, mais sans aucune fête ni baptême, puisque nous sommes tous devenus vieux loups de mer et porteurs de certificats en règle, délivrés, il y a deux mois et demi, par l’estimable père Tropique. Le charme des magnifiques nuits étoilées nous a fait prendre en patience la chaleur parfois accablante des après-midi, et, sans fatigue ni mauvais temps, nous avons atteint, dans la nuit du 13 au 14, les eaux paisibles du golfe de Panama.
L’arrivée à Panama présente un aspect assez agréable, à cause de la puissante végétation répandue sur toute la côte et sur les îles détachées qui ferment la rade du côté de l’ouest. Le terrain est fortement ondulé ; la ville, construite sur un promontoire, avec ses vieux murs en ruine, escaladés par des arbustes d’un vert éclatant, a une apparence pittoresque, et pendant que la Junon s’avançait lentement pour laisser tomber l’ancre aussi près que possible de la plage, nous accusions les récits de nos prédécesseurs, qui représentent Panama comme un lieu désolé et insupportable.
Nous fûmes un peu surpris de trouver cette magnifique rade presque déserte ; deux navires de guerre, l’un américain, l’autre anglais, et un paquebot de la ligne de San-Francisco, tous trois mouillés près des îles, étaient nos seuls compagnons.
Après un long voyage en canot à vapeur (car les grands navires ne peuvent approcher à moins de trois milles) et un débarquement assez laborieux sur les épaules de nos canotiers, nous avons mis pied à terre. Là, notre désillusion devint complète : vilaines rues, vilaines maisons, mauvaise odeur, point d’animation, tout un quartier brûlé, laissant voir des intérieurs jonchés de briques et de ferrailles tordues. Voilà ce qu’aux rayons d’un soleil vertical nous laissa voir cette ville, dont le nom retentissant est plus connu que celui de bien des capitales.
Un examen plus complet ne détruisit pas la fâcheuse impression produite par le premier. Panama semble une ville qui se meurt. Tout ce qui a été construit sérieusement et solidement, remparts, églises, maisons privées, est en ruine. J’en excepte les habitations de quelques négociants et le Grand-Hôtel, édifice confortable, où semble concentré tout ce qui reste d’existence dans ce lieu si célèbre et si peu vivant aujourd’hui. La salle du rez-de-chaussée du Grand-Hôtel, installée comme un bar des États-Unis, est, aux heures brûlantes de la journée, le rendez-vous des gens d’affaires ainsi que des désœuvrés ; les uns et les autres y absorbent sans discontinuer d’excellents cock-tails glacés, et parfois avec une telle persévérance qu’ils ont toutes les peines du monde à regagner leurs domiciles respectifs. Mais ici cela est passé dans les usages, et il n’est pas de bon goût d’y prêter la moindre attention.
N’ayant rien de mieux à faire que d’attendre patiemment le départ de l’Acapulco, partant dans trois jours pour New-York, je me mis en quête de renseignements sur ce pays, peu intéressant par lui-même, mais auquel sa situation géographique donne une importance considérable.
Le Panama que nous avions sous les yeux, malgré son air de vétusté, n’est pas le vieux Panama fondé au temps de la conquête. Celui-là était à douze kilomètres de la ville actuelle. Il fut brûlé et pillé, il y a plus de deux siècles, par une bande de flibustiers, commandés par un Anglais nommé Morgan. Le procédé qu’ils employèrent pour se rendre maîtres de la ville est des plus simples ; ayant débarqué sur la côte de l’Atlantique, au nombre d’environ cent trente, ils traversèrent l’isthme et s’en vinrent camper sur les hauteurs, où ils allumèrent un grand nombre de feux. Les habitants, croyant avoir affaire à toute une armée, s’enfuirent, laissant la ville à la merci de ces gredins.