Le train s’arrête devant quelques villages d’aspect misérable, formés de simples huttes ou gourbis, habités par des noirs qu’occupe en ce moment la récolte des bananes.

La pente générale de la voie est très douce et inappréciable à l’œil ; l’altitude la plus élevée ne dépasse pas, en effet, 85 mètres. On n’y rencontre que fort peu de travaux d’art, point de tunnels ni de viaducs et les courbes, assez nombreuses, sont au rayon ordinaire de 300 à 400 mètres. Les difficultés de l’exécution de ce chemin de fer n’ont donc pas été causées par la forme du terrain, mais bien plutôt par sa nature inconsistante et humide, la masse énorme de végétaux qu’il a fallu faire disparaître, les intempéries des saisons et l’insalubrité du climat.

Cette question de l’insalubrité de l’isthme américain a pris une grande importance depuis que les projets de percement sont considérés comme bientôt réalisables. Or, l’opinion publique a étendu à tout le territoire compris entre le Guatemala et le golfe de Darien une si terrible réputation, que, pendant bien longtemps, ce seul motif faisait juger impraticable le percement du canal interocéanique. On a raconté, et on raconte encore, que chaque traverse du chemin de fer de Panama à Colon a coûté la vie à un homme, ce qui ferait environ quatre-vingt mille existences sacrifiées.

S’il en était ainsi, c’est par centaines de mille qu’il faudrait compter les travailleurs destinés à succomber dans le percement de l’isthme. Je me hâte de dire qu’il y a là une exagération dont on appréciera l’énormité quand on saura qu’au lieu de quatre-vingt mille coolies chinois morts pendant les travaux du chemin de fer, c’est quatre à cinq cents qu’il faut lire.

D’une manière générale, les climats tropicaux sont dangereux pour l’Européen, surtout à cause des excès auxquels il se livre malgré toutes les recommandations, du peu de précautions hygiéniques qu’il a coutume de prendre et qui, sous les basses latitudes, deviennent nécessaires. Le travailleur chinois souffre moins du changement de climat ; mais, le plus souvent mal traité et mal nourri, il y supporte avec peine les fatigues d’un labeur exagéré. Ces observations s’appliquent à Panama comme aux Antilles, au Brésil, à Sumatra, enfin à tous les pays situés dans la zone torride.

En ce qui concerne l’isthme américain, il faut distinguer les parties insalubres, marécageuses, telles que le versant de l’Atlantique dans les États de Nicaragua et de Costa-Rica, d’avec les parties dont le terrain accidenté donne aux eaux un écoulement rapide, au sol une base stable et fertile. L’État de Panama, sauf un ruban assez étroit qui s’étend le long des côtes de l’Atlantique, se trouve dans ces conditions, qui, au point de vue de la salubrité, sont les conditions normales des pays intertropicaux.

Il suffit de parcourir les tables de mortalité de la ville de Panama, les statistiques des cinq années de travaux du chemin de fer et les rapports des officiers qui ont commandé des stations navales dans ces parages, pour s’en assurer. C’est, d’ailleurs, ce que j’ai fait.

J’ignore si les grands travaux de terrassement que nécessitera le percement du canal changeront sensiblement l’état sanitaire du pays ; mais, quant à présent, on fera bien de laisser de côté, à propos de Panama et de son isthme, les expressions de « climat terrible et meurtrier ; » elles entretiennent un préjugé nuisible à la grande œuvre qui se prépare aujourd’hui et ne sont à leur place que dans la bouche de ceux qui désireraient qu’on accordât plus de valeur à leurs travaux ou plus d’intérêt à leurs personnes.


Après cinq heures de route, au moment du coucher du soleil, nous arrivons à Colon, petite ville bâtie en terrain plat ; c’est un lieu triste, moins sain que Panama et plus ennuyeux encore, s’il est possible.