En attendant des jours meilleurs, Panama trompe l’ennui qui règne en ses murs délabrés par une agitation politique n’ayant rien de comparable avec tout ce que nous avons vu jusqu’ici. Les blancs et les noirs, c’est-à-dire les cléricaux et les libéraux, sont en lutte continuelle, et cette lutte amène fréquemment de sanglants désordres. L’élément nègre domine à Panama ; uni à quelques hommes de race blanche, ou plutôt de métis d’Indiens et d’Espagnols, c’est lui qui représente le parti dit libéral, toujours prêt à tirer des coups de fusil contre le gouvernement au profit de quelque homme d’État, lequel, devenu gouvernement à son tour, sera brutalement renversé par ses amis d’hier quand il n’aura plus de places à leur donner.
Cette population remuante, turbulente et, ce qui est plus grave, fainéante, n’est pas encore capable — à supposer qu’elle le devienne jamais — de s’unir à l’élément européen dans un commun effort pour la prospérité du pays. Ce n’est pas là une des moindres raisons qui m’ont donné à penser qu’avec ou sans le canal l’avenir florissant de Panama est chose très problématique.
Au moment de notre passage, le président de l’État de Panama était le général Correoso, ayant, comme le général Trujillo, président de la confédération, et comme tous les généraux colombiens, gagné ses grades dans les guerres civiles. Nous l’avons entrevu dans une soirée que les officiers de la corvette anglaise Penguin donnaient chez leur consul le jour même de notre arrivée. C’est un homme d’une figure aimable, de manières simples et réservées ; s’il était sage de juger les gens sur la mine, je conseillerais aux bouillants Panaméniens de se persuader que la fable des Grenouilles qui demandent un roi contient le plus politique de tous les préceptes et de se contenter de ce président-là, qui a l’air et la réputation de valoir au moins la moyenne de ceux qu’on voudra mettre à sa place.
Mais, bien certainement, ils ne m’écouteraient pas, par la bonne raison que, quand ils jettent le gouvernement par terre, c’est à la présidence qu’ils en veulent et non au président. Il n’y a rien à faire à cela[12].
[12] Le 28 décembre, une émeute a éclaté à Panama ; le gouverneur civil de la ville, don Segundo Pena, a été tué d’un coup de fusil, et peu s’en est fallu que le général Correoso, sur lequel on a tiré à bout portant, ne fût tué également. Le lendemain, l’ordre était rétabli ; mais le président a donné sa démission le 30, et a été remplacé par don Ricardo Casoria, — jusqu’à nouvelle bagarre.
Les étrangers, au nombre d’un millier, sur une population de dix mille habitants, assistent philosophiquement aux émeutes, auxquelles ils ne prennent généralement aucune part, ferment leur magasin jusqu’à ce que l’orage soit passé et se consolent de l’argent qu’il leur fait perdre en songeant que, sans la politique et les cock-tails du Grand-Hôtel, il n’y aurait guère de distractions à Panama.
Le 17 novembre, nous avons pris le chemin de fer pour Colon (que les Américains appellent Aspinwal), emportant les souhaits de notre excellent commandant, de tous les officiers du bord et des quelques compatriotes obligeants qui nous avaient accueillis et renseignés pendant notre courte station à Panama.
La voie ferrée a été percée dans la forêt vierge qui s’étend sans interruption sur toute la largeur de l’isthme. La végétation est donc d’une puissance et d’une richesse extrêmes, et comme cette région est accidentée d’un grand nombre de mamelons, derniers vestiges de la Cordillère, il y a de temps à autre de jolis points de vue. La majeure partie du trajet se fait cependant entre deux haies de feuillage, dans lesquelles le regard ne pénètre pas à plus de quelques mètres. Point de clairières, peu d’échappées, donc peu de paysages, si ce n’est lorsque le train côtoie les bords du rio Chagres, petit fleuve qui vient se jeter dans la baie de Colon.
Nous avons retrouvé là, mais plus sauvage et plus touffue, la flore que nous avions admirée au Brésil, avec la même variété infinie de plantes grimpantes et parasites s’enroulant autour des arbres, se nouant entre elles mille et mille fois sous des dômes de verdure impénétrables, tellement compacts et serrés que la lumière du jour a peine à y parvenir. Au bord même de la voie, on nous a fait remarquer une grande fleur assez étrange nommée Spiritu Santo, parce qu’elle a la forme d’une colombe aux ailes déployées.