Mais le navire, tant qu’il possède ses moyens d’action, reste indifférent à cette lutte où le triomphe lui est assuré. C’est une gymnastique à laquelle il est rompu : une lame se présente, haute, rapide, couronnée d’écume ; sa crête dépasse le niveau du pont, il semble qu’elle va déferler sur lui, balayant tout sur sa route. Au moment où elle arrive, le vaillant steamer se soulève doucement ; la vague s’engage sous lui ; il remonte sans arrêt la pente liquide, puis son avant retombe un peu ; il flotte comme indécis sur le sommet de cette masse énorme déjà vaincue ; enfin elle s’échappe, l’arrière s’élève à son tour, et le même mouvement se renouvellera sans effort, sans fatigue apparente, jusqu’à ce que la mer, enfin lassée, se calmant d’elle-même, lui permette de reprendre sa marche à toute vitesse pour regagner les heures perdues.
Les vagues que nous avons observées pendant ce coup de vent avaient, au dire des marins, cinq à six mètres de hauteur. On en voit souvent de beaucoup plus fortes aux environs du cap Horn et sur toute l’étendue des mers antarctiques ; mais il n’est pas probable qu’elles dépassent jamais une dizaine de mètres, en sorte que les lames monstrueuses, « hautes comme des montagnes », sont à reléguer dans le domaine de la fantaisie avec le vaisseau Fantôme, le grand Serpent de mer et autres poétiques inventions.
Nous avons aperçu quelques navires, des voiliers, tous à la cape, c’est-à-dire avec une voilure très réduite, composée seulement du petit foc et du grand hunier au bas ris. Ils se laissaient aller au gré de la tempête, livrés à une sarabande échevelée, tantôt sur la crête des vagues, tantôt disparaissant dans leur creux. L’un d’eux avait perdu son mât de misaine et son grand mât de perroquet ; mais comme il n’a fait aucun signal de détresse, nous avons continué notre route.
Bref, l’Acapulco en a été quitte pour trois voiles défoncées par le vent, au moment où on a essayé de les établir, et le temps, maniable aujourd’hui, n’a d’autre inconvénient que d’être extrêmement froid.
En débarquant à New-York, la neige et la glace nous attendent. Je ne puis m’empêcher de remarquer que notre voyage n’est pas seulement d’agrément et d’études, c’est aussi un voyage d’acclimatation.
Qu’on ne s’avise pas de nous demander, à notre retour, combien nous avons de printemps, cela nous vieillirait trop. En quatre mois, nous avons passé par deux hivers et deux étés. Cette fois-ci, la température vient de s’abaisser de 35° en cinq jours ; c’est un changement un peu brusque. Aussi sommes-nous devenus frileux comme des Arabes, tout en étant équipés comme des Esquimaux.
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New-York, 28 novembre.
Depuis trois jours, nous sommes au Grand Central Hotel, dans le magnifique Broadway, qui, à mon humble avis, n’est qu’un banal boulevard, moins large que les nôtres, animé, bien garni de boutiques, mais absolument dépourvu de cette tranquille élégance qui caractérise la rue de la Paix ou le boulevard des Italiens.
La première impression, en arrivant à New-York, n’a pas été des plus favorables ; le passage de l’Hudson, depuis Sandy Hook jusqu’au wharf, est intéressant, et tout indique l’approche d’une cité de premier ordre ; mais, en mettant le pied dans les mares de neige fondue qui s’étalent sur les voies publiques, jusqu’à ce qu’il plaise au soleil de les dessécher, ou au froid de les transformer en casse-cou, nous n’avons pu réprimer de sévères critiques.