Suivant mon habitude, j’ai commencé par inspecter la ville au hasard, courant de la Battery au Central Park, de la rivière de l’Est aux quais de l’Hudson, montant dans le premier car venu, pour me laisser mener n’importe où, et, grâce au fameux Elevated Railroad (chemin de fer suspendu), parfaitement sûr de retrouver mon hôtel, avec un quart d’heure au plus de retard ou d’avance.
Cet Elevated Railroad est bien le moyen de locomotion le plus commode qu’on puisse imaginer. Il s’adapte merveilleusement aux besoins de la population de New-York. La ville est construite en forme de coin, dont la pointe est dirigée vers le sud ; la rivière de l’Est et l’Hudson se réunissent à cette pointe et s’en vont de là, ne formant plus qu’un seul fleuve, jusqu’à la mer. Ainsi limitée de trois côtés, New-York s’étend constamment vers le nord et s’étendra ainsi jusqu’à ce qu’elle ait envahi toute l’île de Manhattan, sur laquelle elle est bâtie, et cela arrivera bientôt.
La vieille ville, qui est naturellement le centre du commerce et des affaires, est donc la partie inférieure, et comme il n’y a plus de place pour la vie privée dans cette accumulation de bureaux, de banques, de docks et de magasins, tout le monde demeure dans la ville haute. Il en résulte que chaque matin une population de deux ou trois cent mille personnes descend à son travail et en revient chaque soir. Ce sont les Elevated qui se chargent de transporter cette marée humaine.
Du côté de l’Hudson, où se trouve le quartier le mieux habité, et parallèlement à la rive, il y a deux voies ferrées, indépendantes l’une de l’autre ; du côté de l’est, il n’y en a qu’une. Les wagons passent à la hauteur du premier, du second ou du troisième étage des maisons, suivant les dénivellations du sol. Il y a des stations à peu près toutes les deux minutes, et les trains se suivent de si près qu’on n’a jamais à attendre.
Quant au fonctionnement, il est simplement parfait. On prend son billet, on monte, on descend, on rend son billet, sans qu’une seconde soit perdue. Les wagons, plus grands que nos tramways, ont la même disposition, avec plate-forme à l’avant et à l’arrière. Au moment où le train arrive, il passe avec tant de rapidité qu’on suppose qu’il va brûler la station. Point. Il s’arrête court, et pourtant sans aucun choc ; on passe de plain-pied sur la plate-forme ; le train repart presque immédiatement. L’arrêt n’a pas été de plus de huit à dix secondes.
Si pressée et grande que soit la foule, il n’y a ni poussée, ni désordre, ni cris ; cela se fait tranquillement, adroitement. Pourquoi marcherait-on sur les pieds de ses voisins de peur de manquer de place, quand, au moment où le train se remet en route, on voit le train suivant, à quelques centaines de mètres, qui s’avance à toute vapeur ?
Arrivé à destination, on descend, on laisse tomber dans une boîte en verre, sous les yeux d’un employé, le billet qui vous a été remis, et c’est tout. Point de contrôle, point de queue, pas d’autre limite au nombre des voyageurs que la place occupée par chacun ; les premiers arrivés sont assis, les autres debout. Il est possible qu’un de ces jours l’Elevated tombe dans une rue, tuant deux ou trois cents voyageurs et écrasant une trentaine de passants ; mais en attendant cette catastrophe, qui peut-être n’arrivera jamais, il rend aux habitants de New-York d’inappréciables services.
Hier, j’ai vu une installation d’un autre genre qui m’a vivement intéressé et surpris. C’est l’organisation d’un poste de pompiers. La chose a été souvent décrite. Au reste, tout ce qu’il y a à New-York l’a été cent fois. Si donc, lecteur, vous connaissez l’organisation des postes de pompiers à New-York, veuillez tourner la page ; dans le cas contraire, je vous conseille de lire, car la perfection ici est poussée à un tel point que cela touche à la coquetterie.
Le poste que nous avons visité est dans une petite rue voisine de Broadway et de Washington Square. Nous arrivons vers onze heures du soir, accompagnés d’un jeune Américain, fils du correspondant de la Société des voyages à New-York, lequel connaissait l’officier commandant le poste. Nous nous faisons reconnaître, et nous entrons.
En face de la porte est une grande voiture portant la pompe à vapeur ; à gauche, une autre voiture un peu moins grande, munie d’un énorme tambour sur lequel est enroulée une manche en toile ; au fond, trois boxes, dans lesquelles sont trois beaux chevaux, bien tranquilles.