La dunette, où nous nous sommes réfugiés après le grain, étendus sur de longs fauteuils en osier, inertes et comme anéantis, ressemble à s’y méprendre à une ambulance, avec cette complication que notre jeune docteur est également gisant. Quelle meilleure excuse peut-il nous donner ! Impuissant à nous guérir, il veut au moins partager nos maux. Quel mémorable exemple offert à tous ses confrères !

Terre ! Ce sont les îles Baléares. Voici la grande île Majorque, puis Iviça, là-bas, dans la brume, Minorque, Formentera et Cabrera sont invisibles. Peu nous importe. Un peu moins de tangage et pas du tout de Baléares ferait bien mieux notre affaire.

4 août.

La nuit s’est bien passée. La mer s’est radoucie, et nous voilà redevenus parfaitement dispos. Nous n’avons pas, d’ailleurs, ralenti notre marche. Vers deux heures du matin, on a reconnu la terre d’Espagne et constaté, paraît-il, une fois de plus, l’existence d’un courant très variable, mais souvent très fort, portant à l’ouest, aux environs des caps Saint-Martin et Saint-Antoine.

A huit heures, on est venu nous prévenir que la messe serait dite à neuf heures. Nous y sommes tous allés ; les uns par conviction, les autres… peut-être par curiosité.

La dunette de la Junon était complètement dégagée et tout entourée de pavillons de diverses couleurs étendus comme des rideaux. Au fond, à l’arrière, ces pavillons formaient comme une petite chapelle improvisée, aussi peu ornée que les plus simples autels de village. Des chaises de chaque côté, un passage au milieu comme dans nos églises ; au lieu des arceaux gothiques des cathédrales, une tente en forme de toit très plat, bien raidie et se rejoignant avec les pavillons qui nous entouraient.

A l’heure dite, le commandant, accompagné des officiers non de service, prit place au premier rang, en invitant l’un de nous, M. R. de L…, à se mettre à sa droite. Bientôt M. l’abbé Mac, aumônier de l’expédition, parut et l’office commença. On n’entendit plus alors d’autre bruit que celui des mots sacrés prononcés à demi-voix et le battement régulier de l’hélice, dont chaque coup mettait plus de distance entre nous et les nôtres.

Pour ma part, tout en m’abandonnant quelque peu à un sentiment de rêverie qui me ramenait auprès des miens, j’éprouvais, je l’avoue, un indéfinissable plaisir à suivre le sillage du navire et à me sentir entraîné d’un mouvement doux, mais rapide, vers ces pays nouveaux où j’avais tant hâte d’aborder.

6 août.

Le vent de bout a un peu retardé notre marche. Nous avons maintenant en vue la terre d’Afrique ; à tribord, nous suivons d’assez près la côte d’Espagne, où viennent s’affaisser brusquement les sierras. Une forte houle de l’avant nous annonce la lutte entre la Méditerranée refoulée et l’Atlantique qui verse ses marées chez sa faible rivale. Voici encore Malaga. Puis les terres se resserrent, les deux continents semblent se rejoindre. Le temps est devenu magnifique, le ciel est toujours bleu et le soleil à son coucher jette encore quelques rayons d’or à l’entrée du détroit. A gauche, sur la côte d’Afrique, c’est Ceuta, place jadis forte et toujours occupée par les Espagnols, qui en ont fait un pénitencier ; à droite, c’est la pointe d’Europe, figurée par un énorme rocher au sommet duquel flotte le drapeau dominateur de l’Angleterre.