Je sais que nous devons voir le monde assez vite, mais je sais aussi que nous serons bien placés pour le voir, nous puiserons dans l’expérience des plus expérimentés ; n’est-ce pas le meilleur moyen pour savoir ce qui est et supposer ce qui sera ?

L’entendez-vous ainsi ? Oui. En ce cas, vous voilà, comme moi, passager de la Junon. Votre place est marquée, votre bagage à bord. A bientôt, et puisque vous êtes franchement décidé, n’oubliez pas que nous partons demain à midi.

En mer, 2 août.

Le départ s’est fait simplement. Point d’émotions, point de tapage. J’en excepte le treuil de l’avant (machine à virer les chaînes), qui remplit son office un peu bruyamment. A midi, l’équipage était aux postes d’appareillage. Quelques minutes après, la Junon, rasant la fameuse île du château d’If, faisait route en filant neuf nœuds et demi à dix nœuds, sur une mer presque calme et sous un ciel presque bleu.

Nos regards sont restés longtemps fixés sur la ville, puis sur les montagnes ; enfin, le mince ruban qui bordait l’horizon s’est effacé, la terre a disparu.

Nous sommes maintenant entre le ciel et l’eau. France, au revoir !

On a travaillé activement à réparer le désordre de la veille, et je me suis aperçu que c’était chose plus facile que je ne le pensais tout d’abord. Chacun de nous, dans sa cabine, procède à une première installation. Hâtons-nous, car la mer peut devenir mauvaise, et sans doute il nous faudra payer notre tribut à ce dieu prudent qui prévient les navigateurs novices que tout n’est pas rose dans le métier de marin.

3 août.

A la tombée de la nuit, un violent orage a passé sur nous. Les éclairs se succédaient sans interruption. Les voiles goélettes établies pour diminuer les mouvements de roulis ont dû être serrées, non sans peine ; une pluie battante a contraint de fermer les panneaux. Nos estomacs commencent à faiblir, des catastrophes sont imminentes. Nous nous réfugions dans nos cabines en proie à de vives émotions.

Tristes épreuves qui nous ont fait oublier en un moment et patrie et famille ! Notre maître coq, un démissionnaire du Splendide hotel, s’il vous plaît, est complètement navré, et nous le sommes encore plus que lui. Que d’excellentes choses il nous avait servies et dont nous n’avons pas pu profiter !