Comme tout cela est changé. La nuit est profonde, l’agitation a cessé comme par enchantement. Pas de bruit. L’équipage fatigué se repose, et le silence absolu n’est troublé que par le petit clapotement de l’eau le long de la muraille du navire. Par mon hublot ouvert, je ne vois que quelques lumières disséminées et de grandes ombres derrière ces lumières. Demain, à pareille heure, je ne verrai même pas cela. Décidément, le dernier lien est rompu…
Permettez-moi, lecteur, en attendant que le sommeil me gagne, de me présenter à vous. Puisqu’il vous a plu d’ouvrir ce livre, sachez quel compagnon vous emmène avec lui dans sa promenade à travers le monde.
J’aimais les voyages avant d’avoir une idée bien nette de ce que ce pouvait être. A huit ans, je lisais fièvreusement la France maritime, d’Amédée Gréhan ; à dix ans, je m’évadais du collège, résolu à m’embarquer comme mousse et à visiter… tous les pays ; les gendarmes m’arrêtèrent à Saint-Cloud et ma famille déclara que je « tournerais mal ».
J’espère ne pas avoir justifié ces sévères prévisions ; cependant l’Europe, l’Asie et l’Afrique n’ont pas encore assouvi mon humeur vagabonde.
Il y a à peine trois ans, j’ai accompagné Largeau à Ghadamès ; avec deux autres vaillants compagnons, Say et Faucheux, nous avons exploré cette oasis du grand désert, riche entrepôt des produits du Soudan, et nous en sommes revenus par hasard la vie sauve, nous estimant heureux de rapporter quelques renseignements utiles pour l’avenir de notre plus belle colonie.
Le sort nous a bien dispersés depuis. Largeau s’est brisé à la peine et est rentré en France ; Say étudie toujours la question commerciale aux confins du désert, et Faucheux, comme colon explorateur, est aujourd’hui à Sumatra.
Puis de l’Atlas, je suis passé au delà des Balkans, en Serbie, où j’ai assisté à tous les détails du prologue de la guerre aujourd’hui terminée, présent à toutes les affaires, avec Leschanine à Zaïtchar, avec Horvatowitch à Kniajéwatz, avec Tchernaïeff sous Aleksinatz. Enfin ma dernière pérégrination s’est accomplie en Arménie, où pendant de longs mois, sous Kars, j’ai suivi les mouvements de l’armée turque d’Asie.
Quelle différence entre ces voyages et celui que je vais entreprendre ! Il me semble que celui-ci est la récompense des fatigues de mes excursions passées. Je n’ai plus cette fois qu’à me laisser conduire ; point de soucis, pas de transbordements : je vais voir le monde entier tout à mon aise.
Y a-t-il des dangers ? Je ne les prévois guère. Le bateau est solide et bien commandé, l’équipage, m’a-t-on dit, est excellent, et mes compagnons paraissent fort aimables. Cependant bien des gens ont fait le tour du monde, chacun le peut faire aujourd’hui, les pays que je vais visiter ont été cent fois décrits, et je me demande si ces notes, forcément incomplètes, auront quelque intérêt pour d’autres que pour moi. Vous seul, lecteur, pourrez le dire ; mais puisque je me suis promis de vous raconter ce que j’aurai vu et appris, laissez-moi vous faire cette humble et sincère profession de foi :
Je n’ai point de prétention à la science, n’étant ni géographe, ni botaniste, ni géologue, ni astronome, ni même astrologue, ni rien enfin qui puisse me permettre de prétendre à un titre scientifique quelconque. Je vous dirai mes impressions et mes opinions, je n’augmenterai ni ne diminuerai rien des unes ni des autres ; je n’aurai ni complaisances ni sévérités ; je me tromperai peut-être, mais je vous promets de ne pas vous tromper.