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A bord du Labrador, 10 janvier 1879.
Nos craintes se sont, hélas ! réalisées. Notre voyage est interrompu, et cette belle expédition, si intéressante et si heureuse jusqu’à ce jour, ne se continue pas. La Junon, toujours à Panama, alors que nous la croyions en route pour San-Francisco, où nous devions l’y rejoindre, vient d’être rendue à ses propriétaires. Elle va refaire, sans nous, le chemin que nos jeunes enthousiasmes avaient tant égayé.
Les compagnons du tour du monde sont déjà dispersés ; quelques-uns ont continué leur voyage par les voies ordinaires ; d’autres ont déjà regagné la France, où le Labrador me ramène en ce moment.
La Société des voyages d’études a été gravement atteinte par les manœuvres de la compagnie à laquelle elle avait affrété la Junon. Notre expédition avait été cependant organisée par des hommes de haute valeur et d’une honorabilité indiscutable ; dans tous les pays que nous avons traversés, elle avait recueilli les plus sincères et les plus vifs témoignages de sympathie ; mais partout des annonces ambiguës, insérées par les armateurs dans les journaux locaux, des bruits malveillants répandus, des demandes d’arrêt du navire expédiées en réponse aux protestations de la Société, devaient lui porter un grand préjudice. Le dommage ne tarda pas à se traduire par des pertes d’argent ; car, même dans les ports où le mouvement commercial était le plus actif, la Junon ne put prendre de fret.
Nous l’avons vue, à Montevideo, par exemple, venant de se voir retirer un chargement promis, obligée d’acheter des pierres pour lester le navire, et perdant par cela même, avec les recettes légitimement espérées, le crédit auquel elle avait droit.
Quand nous atteignîmes Panama, cette situation était devenue trop grave pour pouvoir se prolonger. La Société des voyages, à découvert d’une somme de plus de 200,000 francs remise aux armateurs, se résolut à leur rendre le navire, en les déclarant responsables des conséquences.
Quels motifs ont pu dicter la conduite des propriétaires de la Junon ? N’y aurait-il donc là qu’un esprit de mercantilisme exagéré, une appréciation étroite et fausse des éléments matériels et moraux de l’entreprise ?… Il nous est impossible de trouver d’autres raisons. Quelles qu’elles soient, il est triste de penser que c’est seulement de notre pays que sont survenus les obstacles.
J’ai ici le droit et le devoir de constater les efforts loyaux et énergiques de notre commandant pour faire cesser une persécution à laquelle il n’a jamais fourni aucun prétexte et qui a commencé avec le voyage lui-même. Je dois également rendre hommage à ses solides qualités de marin, à celles du personnel qu’il avait choisi. Nous leur devons d’avoir fait 5,000 lieues dans les parages les plus variés, parfois les plus difficiles, sans une avarie, sans un accident et sans perdre un seul homme.
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