C’est affaire d’habitude. Au Japon, les Européens se plaisent à aller dans les bains publics regarder les dames qui se baignent toutes nues ; ils en rient à gorge déployée, et pendant ce temps-là les Japonais et les Japonaises rient d’aussi bon cœur de notre étonnement, parce qu’ils ne le comprennent pas et qu’ils le trouvent ridicule.
Les coutumes sociales, dans tous les pays, sont basées sur un certain nombre de « telle chose ne se fait pas », qui deviennent bien vite pour tout le monde, et à tous les degrés, la loi et les prophètes. A New-York, on rencontre à chaque instant des jeunes femmes et des jeunes filles seules, occupées à faire des emplettes ou des visites ; on trouve cela tout naturel parce qu’on y est habitué, et on se garde de les importuner parce que « cela ne se fait pas. » Et c’est la meilleure des raisons. Cette liberté, qui nous semble extraordinaire, a pour conséquences des usages bien éloignés des nôtres. Telles sont les soirées données ailleurs que chez soi : les maisons américaines étant petites et le nombre des amis étant parfois considérable, si on a cependant assez de fortune pour pouvoir donner un bal, on invite son monde chez Delmonico, — le Bignon de New-York ; — on y trouve un superbe appartement, musique, souper, service, une entrée privée où, pour ce jour-là, vos amis seuls ont accès. Quand on a bien dansé, causé et flirté, chacun prend sa voiture, la maîtresse de la maison comme les autres, et on rentre tranquillement chez soi.
Votre cercle de relations est-il très étendu, vous faites mieux encore : la jeunesse seule est invitée ; les papas et les mamans, débarrassés de l’insupportable corvée qu’ils font en France avec tant de résignation, restent paisiblement au logis ; mademoiselle va au bal avec son frère, si elle en a un ; sinon, une femme de chambre l’accompagne jusqu’au vestiaire et elle trouve toujours là quelque jeune femme de ses amies avec laquelle elle fait son entrée.
La saison des bals commence après le jour du « Thanks giving », qui est ordinairement le dernier jeudi du mois de novembre. L’ancien usage, encore très suivi, veut qu’en ce jour chaque famille se réunisse au complet, après avoir rendu grâce à Dieu pour les bonnes récoltes et les bienfaits reçus pendant l’année. Alors se succèdent les réceptions d’après-midi, les grands dîners et les bals, et cela dure jusqu’au carême.
Un trait assez remarquable de la société de New-York est la coutume des soirées « par abonnement. » Des invitations anonymes, au moins dans la forme, sont adressées portant les mystiques initiales F. C. D. C. (Family Circle Dancing Class), et la famille qui les reçoit souscrit ou ne souscrit pas à quatre réunions dansantes, dans lesquelles on est sûr de ne trouver que des gens du meilleur monde. Un autre jour, c’est le Common sense qui envoie des cartes : encore un bal par souscription. Quelquefois, c’est une réunion de skating, toujours organisée d’après le même système.
Cela est bizarre, j’en conviens ; mais le premier résultat de ces habitudes est d’amener les jeunes gens à aller davantage dans le monde, de s’y faire plus facilement connaître et apprécier, de s’y créer plus jeunes des relations et d’y tenir déjà une place à un âge où nous ne les comptons pour rien, ce qui les ennuie et par conséquent les éloigne.
Parmi les plus célèbres bals fondés à New-York, on cite ceux des « Patriarches ». Ce sont trente pères de famille qui souscrivent une certaine somme et ont chacun la disposition de sept billets à distribuer entre leurs amis. Les bals des Patriarches sont donnés chez Delmonico ; ce sont les plus élégants et les plus recherchés. Il y en a trois par saison.
Inutile de parler des modes. On ne connaît ici que les nôtres. Les belles Américaines y ajoutent un caractère de hardiesse fantaisiste, qui fait de leurs toilettes des chefs-d’œuvre de grâce, quand une mauvaise inspiration ne les amène pas au ridicule.
La vie des clubs à New-York est à peu près la même que dans les grandes villes européennes. Le plus beau de tous est le Union Club ; c’est le rendez-vous des fashionables et des knickerbockers, fils des premiers colons de la ville, très fiers des droits qu’ils ont sur le sol natal, et grands gastronomes, à en juger par la respectable réputation culinaire du Union Club. Le Loyal League est un club presque exclusivement politique, hanté par l’élément républicain, en opposition avec le Manhattan, club des démocrates. Il faut citer aussi le Century, qui a beaucoup d’analogie avec notre cercle des Mirlitons ; c’est une réunion purement littéraire et artistique, dans laquelle l’admission est fort difficile. J’en passe un grand nombre plus ou moins importants, mais qui ne viennent qu’en seconde ligne après ceux-ci.
La saison des bals est aussi celle des expositions ; j’en ai vu une ces jours-ci dans laquelle les noms de Dupré, de Jacques, de Vibert, de Bouguereau, de Cot tenaient la première place, et dont le produit était destiné à subventionner une école d’art décoratif, qui, fondée depuis deux ans seulement, paraît avoir donné d’assez beaux résultats.