Nous devons partir dans deux jours pour Washington, puis, revenant à New-York, commencer bientôt notre course à travers les États-Unis. Le jour n’en est pas encore fixé. M. de Saint-Clair, qui nous a accompagnés ici, attend les dépêches que la Société doit lui envoyer de Paris. Nous ne pouvons nous rappeler sans inquiétude les ennuis qui ont déjà menacé d’arrêter notre voyage, et ce retard dans l’arrivée des ordres relatifs à notre grande excursion nous fait craindre que de nouvelles difficultés n’aient surgi.

New-York, 6 décembre.

Toujours ici en expectative. J’ai déjà vu la plus grande partie des monuments, établissements publics et privés de New-York et recueilli une foule de renseignements sur toutes choses ; mais je n’ai ni le temps ni le désir de décrire une cité tant de fois décrite.

Je dirai seulement quelques mots du monde américain, sur lequel, soit dit en passant, on a généralement des idées assez fausses chez nous, et que le grand succès de l’Oncle Sam de Victorien Sardou a été loin de redresser.

Le moment actuel est la pleine saison des bals, soirées, réunions, réceptions, et tout autant, sinon plus qu’à Paris, l’hiver à New-York est mondain à l’extrême. Mais ici n’est pas mondain qui veut.

Nous nous imaginons volontiers que, dans cette société ultra-démocratique par ses principes avoués, ce qu’on nomme en France « le monde » est un mélange confus de tout ce qui a de l’argent ou une situation, que les salons sont des caravansérails, où l’on entre et d’où l’on sort à son gré, que chacun se meut à la seule règle de sa fantaisie, ainsi que la foule sur une place publique un jour de fête.

Jamais préjugé ne fut aussi peu fondé, car, plus que dans tout autre pays, les castes aux États-Unis sont tranchées, les détails des origines de chaque famille étudiés et commentés, et nulle part, j’entends au point de vue des relations, les nuances ne sont plus sensibles et la fusion des groupes difficile, lors même que la puissance incontestable du « dieu dollar » veut établir l’égalité sociale entre les gens « comme il faut » et ceux qui ne le sont pas.

Le critérium le plus important de ces degrés d’aristocratie mondaine est l’ancienneté des familles. On tient compte, assurément, des traditions qui s’y sont perpétuées ou éteintes, du rôle que ses membres ont joué, des situations qu’ils ont occupées ; mais, en principe, les descendants des signataires de la déclaration d’indépendance sont du « grand monde », comme diraient nos bourgeois, et les descendants d’un émigré de la veille, s’il ne s’est allié à l’une de ces familles qui prennent rang au-dessus des autres, ne sont pas du monde du tout.

En un mot, politiquement et civilement, tous les Américains sont égaux, mais socialement ils ne le sont pas ; aussi faut-il le tremplin de bien des millions pour franchir les barrières qui marquent les différents niveaux de castes très jalouses de leurs théoriques privilèges.

On s’est beaucoup émerveillé chez nous, — et beaucoup amusé, — des coutumes américaines qui permettent tant de liberté aux jeunes gens des deux sexes dans leurs rapports mutuels. Cette liberté, assure-t-on ici, ne dépasse jamais les bornes de la plus stricte convenance. « Jamais » est probablement beaucoup dire, les exemples cependant ne prouvent rien, étant susceptibles de confirmer les exceptions aussi bien que les règles, suivant la manière dont on les choisit. Il est certain qu’à New-York, comme dans toute l’Amérique, une jeune fille peut sortir seule, aller d’un bout de la ville à l’autre, sans qu’un regard impertinent, une parole offensante la fasse rougir.