— Si vous voulez bien vous donner la peine de descendre, je vais vous montrer comment nous nous y prenons.

Au moment où nous atteignons le bas de l’escalier, un carillon très fort et très précipité se fait entendre, l’officier nous crie : « Rangez-vous ! » et nous pousse près du mur. Les trois chevaux sortent en courant de leurs boxes et vont se placer d’eux-mêmes sous les harnais ; l’homme de garde décroche les suspentes, tout le harnachement tombe déployé et se trouve exactement à sa place. Pendant qu’en deux coups de poignet secs il ferme les colliers à ressort, le poste entier dégringole comme une avalanche le petit escalier, les cochers sautent d’un bond sur leurs sièges, les servants sur l’arrière des voitures ; deux hommes à la porte battante ont tiré les verrous et sont prêts à ouvrir ; sur un signe de l’officier, les deux voitures vont partir au galop.

Je n’avais pas eu la présence d’esprit de compter les secondes, mais assurément il ne s’en était pas écoulé plus de dix ou douze.

Pendant ce temps, le gros timbre, battant un certain nombre de coups, avait fait connaître le lieu où était l’incendie. Un second appel du carillon eût été l’ordre de s’élancer dans la rue.

Nous étions absolument émerveillés, et ce qui nous paraissait le plus inexplicable était la manœuvre des chevaux s’en allant aux brancards tout seuls. Qui donc les avait détachés ? Le même courant électrique qui avait mis en mouvement la sonnerie. Ce courant actionne un mécanisme de déclanchement très simple, et les animaux se trouvent instantanément débarrassés de leurs licous. Ils sont dressés à sortir de leurs boxes au premier bruit du carillon, et c’est avec une ardeur presque joyeuse qu’ils vont se placer sous les harnais.

C’était dans un quartier fort éloigné que le feu s’était déclaré ; aussi l’officier était-il à peu près sûr de n’être pas appelé pour l’éteindre. Mais il est de règle que dès qu’un incendie est signalé, si peu important qu’il soit, tous les postes de la ville, au nombre d’une cinquantaine, font la manœuvre à laquelle nous venons d’assister. Si après cinq minutes un nouveau signal ne s’est pas fait entendre, l’officier renvoie ses hommes se coucher. Il y a parfois trois ou quatre alertes dans la même nuit, et le capitaine du poste nous a assuré en avoir eu plus de cinq cents dans le cours de l’année dernière.

Le plus grand nombre des postes de pompiers de la ville de New-York ont été créés par les compagnies d’assurance contre l’incendie. Elles ont trouvé cette dépense moins onéreuse que le payement des indemnités. Ceci est intelligent et pratique. Pourquoi nos compagnies n’en font-elles pas autant ?

Là-bas, il n’a pas suffi d’organiser un admirable service pour éteindre les plus terribles incendies ; on s’est appliqué aussi à les prévenir, se basant sur une vérité indiscutable, que celui qui brûle a un intérêt capital à prévenir les pompiers. C’est sur ce sage principe qu’est établie l’organisation des « avertisseurs ». Chaque maître de maison ou chef de famille habitant New-York reçoit, sur sa demande, une grosse clef en cuivre, portant un numéro. Le feu prend-il chez lui, et craint-il de ne pouvoir l’éteindre aussitôt, lui-même ou un des siens court avec la clef en question jusqu’au réverbère qui fait l’angle de la rue, ouvre une petite porte en fonte et démasque ainsi un indicateur à aiguille qu’il place au numéro de la maison.

Le seul fait d’ouvrir la porte, prévient par une sonnerie électrique le poste de pompiers le plus voisin, et l’indicateur lui fait connaître exactement où est le feu. Ce poste prévenu transmet l’indication au poste central de la ville, s’équipe et sort. Le poste central communique le renseignement à tous les autres. En une minute, l’immense matériel du Fire Office est prêt à être lancé au triple galop et concentré sur le lieu du sinistre.

On ne manquera pas de supposer que d’aimables plaisants s’avisent d’ouvrir les portes des réverbères avertisseurs, pour la seule distraction de faire faire l’exercice aux pompiers. Mais le cas a été prévu : dès que la porte a été ouverte, la clef ne peut, sans un instrument spécial, être retirée de la serrure. Or, le numéro que porte cette clef correspond au nom de son propriétaire, lequel, découvert immédiatement, payerait d’une forte amende le luxe de cette mauvaise farce.