Le 18, à dix heures du matin, nous avons aperçu les îles du Cap-Vert, San-Antonio à droite et Saint-Vincent à gauche. Elles sont fort élevées et le paraissaient d’autant plus que toute leur partie supérieure nous était cachée par les nuages. Point de végétation, quelques formes bizarres, des tons durs et comme plaqués sur le flanc des montagnes.

A deux heures, nous entrons dans la baie « Porto-Grande », et bientôt nous sommes mouillés en face de la petite ville de Mindello, à côté d’un paquebot anglais qui va partir pour l’Europe. Devant nous s’étalent des collines rocheuses, sans grâce, sans grandeur et sans caractère ; au-dessus ondulent quelques montagnes, dont les teintes grises se détachent d’une façon triste sur le ciel pur.

La ville est située tout au fond de la baie ; une assez grande construction, la maison du gouverneur, et, à côté, l’église, émergent parmi des lignes de toitures sombres recouvrant des murs blancs. Au bord de la plage, on remarque les longs toits noirs des dépôts de charbon des compagnies anglaises. Mindello ne doit son existence qu’à sa baie, la seule sûre de tout l’archipel, et qui sert de point de relâche et de ravitaillement aux vapeurs qui font le service du Brésil et celui du Cap de Bonne-Espérance. Nos paquebots des messageries cependant n’y touchent pas et ont, jusqu’à présent, conservé Dakar, sur la côte africaine, comme point d’escale régulière.

Ce petit port de Saint-Vincent ne vit donc que du charbon et par lui seul ; aussi le pavillon portugais, qui flotte au sommet d’un poste d’observation dominant la ville, est-il moins remarqué que les pavillons tricolores — rouge, bleu, blanc — des charbonniers anglais. Là, comme à Gibraltar, comme à Madère et à Ténériffe, l’Angleterre, grâce à ses « Indes noires », semble régner ; le commerce est entièrement entre les mains des Anglais ; un voile de poussière salissante s’étend le long de la plage et sur la rade elle-même, et en partant on éprouve le besoin de se débarrasser bien vite de la houille qui a envahi votre visage et vos vêtements.

Le siège du gouvernement des îles du Cap-Vert est à La Praïa, dans l’île Santiago ; mais le climat en est malsain et l’ancrage assez dangereux pendant l’été ; aussi est-il question d’ériger Mindello en capitale du groupe, malgré la stérilité presque complète de toute l’île Saint-Vincent, encore inhabitée il y a seulement une vingtaine d’années. On m’a montré à Mindello le premier habitant de l’île, un nègre de soixante-dix ans.

Autour de nous sont mouillés plusieurs navires, dont la présence donne un peu d’animation à un tableau dont l’ensemble est assez décourageant. Depuis notre départ de Madère, nous n’avons rencontré que des oiseaux de mer, et une pauvre hirondelle qui après nous avoir suivis pendant deux jours a pris son vol en avant en apercevant la terre. Aussi, malgré le triste horizon des montagnes arides, la vue de tous ces bateaux et des maisons blanches du rivage a-t-elle le pouvoir de nous distraire énormément ; la découverte de deux ou trois palmiers rabougris et de quelques touffes de tamarins nous fait espérer la rencontre d’une oasis, et nous nous précipitons dans les canots des indigènes avec un empressement et une ardeur tout à fait juvéniles.

Nous sommes assaillis à terre par une nuée de petits mendiants noirs et nus ; quelques-uns nous sont présentés par leurs mères, qui paraissent enchantées quand nous leur offrons du tabac pour « charger » les affreux brûle-gueule qui pendent à leurs lèvres.

Est-ce bien une colonie portugaise, une île de l’océan Atlantique ? Non, c’est la côte africaine assurément. Les pauvres indigènes ! Tous nous demandent l’aumône pendant que nous parcourons la ville, en dépit d’une chaleur accablante. Et quelle ville ! Une demi-douzaine de rues toutes parallèles et tirées au cordeau, bordées de longs rez-de-chaussée uniformes, divisés en un certain nombre de cases malpropres, dont les quatre murs abritent parfois toute une famille… Rentrons vite nous reposer à « l’hôtel de France et d’Italie », l’unique refuge des voyageurs, misérable auberge, située au bord de la mer, sur une plage ombragée d’un seul et unique cocotier maladif.

Cette lande brûlée est ce qu’on nomme pompeusement la promenade.

Mindello compte environ 1,200 nègres et 150 blancs, Portugais et Anglais. La population de l’île est évaluée à 3,000 âmes. Jusqu’à l’âge de dix à douze ans, les enfants sortent nus ; les femmes sont à peine vêtues d’une simple jupe et d’une camisole plus que décolletée. Leur coiffure est formée d’un morceau d’étoffe qu’elles ramènent souvent en écharpe autour de la taille. La misère leur fait ignorer le sens des mots pudeur et modestie. Nous avons pu nous en assurer en assistant à un divertissement chorégraphique organisé par notre hôtelier, auquel ont pris part une quarantaine de ces indigènes. Mais, au lieu des danses nationales, sur lesquelles nous comptions, il nous fallut nous contenter d’une sauterie vulgaire et ridicule dans le genre de celles des plus gais…, ou, si vous aimez mieux, des plus tristes établissements publics de la vieille Europe.