Le lendemain, nous allons explorer les alentours de la baie. Maigre exploration ! Le poste sémaphorique, élevé au sommet d’un rocher, et qui a peut-être encore la prétention de défendre la ville, est armé de quatre vieux canons rouillés, mollement étendus sur le sable. Un être, un seul, au teint bronzé, fait bonne garde auprès de cette inoffensive artillerie. En bas, au bord de la mer, une petite construction abrite les appareils du câble sous-marin transatlantique qui relie l’Europe avec l’Amérique du Sud. Quel étrange contraste ! A deux pas de cette nudité sauvage, de cette corruption, de cet abrutissement, le plus surprenant triomphe de l’intelligence humaine ; la pensée franchissant en une seconde les abîmes de l’Océan, s’arrêtant là où elle est attendue, sans un effort, sans un doute, sans un retard ! Dans ce contraste choquant entre l’asservissement de la matière et l’asservissement de l’homme pour le même but, dans cette comparaison, qui s’impose brutalement, entre le nègre déguenillé qui embarque le charbon et la brillante mécanique qui en prévient l’armateur à mille lieues de distance, n’y a-t-il pas le germe d’un doute sur le véritable sens de ce mot : Progrès, qui est devenu la raison d’État de tous les peuples et le prétexte respecté de tous les individus ?

Nous continuons notre excursion, et bientôt nous rencontrons une des rares sources qui alimentent la ville ; à côté, près des citernes, des négresses, vêtues (je ne trouve pas d’autre mot) d’un foulard sur la tête et d’un simple mouchoir sur le dos, lavent du linge et ne semblent pas s’effaroucher de notre présence ; les plus jeunes se contentent de retirer le tissu qui recouvre leurs épaules pour se l’enrouler autour de la taille en guise de pagne, pendant que leurs aînées, sans rien déranger de leur « costume », viennent nous demander des cigares et du tabac. Nous bourrons gravement les pipes de ces dames, très galamment nous leur offrons du feu, et nous nous remettons en route pour atteindre l’extrémité de la baie.

En face de nous, à quelques kilomètres seulement, se dressent les hautes montagnes de l’île San-Antonio, séparée de Saint-Vincent par un bras de mer de sept à huit milles (13 kilom.) de large. Elles semblent aussi dénudées que celles que nous parcourons en ce moment ; cependant l’île San-Antonio est de beaucoup la plus petite de l’archipel ; elle produit du café, du vin, du sucre, enfin des fruits et des légumes, que chaque jour les bateaux du pays apportent à Mindello pour le ravitaillement des navires. La population est d’environ 25,000 habitants, mais, comme celle de Saint-Vincent, vivant presque à l’état sauvage, sans instruction et, pour ainsi dire, sans religion.

Les îles de San-Antonio et de Saint-Vincent forment, avec six autres îlots moins importants, un groupe connu sous le nom de « Barlavento », ou îles du Vent. Un autre groupe, dont fait partie l’île de Santiago, où réside le gouverneur, est nommée « Sotavento », ou îles sous le Vent. Cette désignation est la conséquence de la position des deux groupes par rapport aux vents alizés qui soufflent constamment du nord-est et atteignent d’abord les îles dont la latitude est la plus élevée.

Quelques-unes des îles du Cap-Vert, et particulièrement l’île de Santiago, sont infestées par des singes de grande taille et très sauvages, qui dévastent les plantations.

Les invasions de sauterelles y sont fréquentes et concourent, avec les pluies torrentielles, qui durent de septembre à novembre, à occasionner d’horribles famines. On cite celle de 1831, qui causa la mort de 12,000 personnes dans l’archipel, qui ne comptait alors guère plus de 50,000 habitants. Dans cette même saison des pluies, le climat est très malsain ; les fièvres pernicieuses, parfois la fièvre jaune, y causent de grands ravages, et des épidémies de petite vérole déciment en quelques semaines la population noire.

Seuls, les amateurs d’histoire naturelle ou de géologie ont pu trouver quelque intérêt en explorant les côtes de ces îles désolées. Sans parler de notre savant compagnon, M. Collot, dont les courses interminables n’altéraient ni la santé ni la bonne humeur, quelques-uns d’entre nous, parmi lesquels M. A. A… et M. E. B… étaient les plus ardents, s’étaient épris déjà de l’intelligente manie des collections. Le soulèvement volcanique qui a donné naissance aux îles du Cap-Vert et l’incroyable richesse de la flore sous-marine de ces parages étaient pour eux l’objet d’intéressantes recherches.

A l’heure de la marée basse, pendant que nous, profanes, allions en quête de quelque point de vue, nos jeunes naturalistes, les pieds dans l’eau, la tête à peine couverte, malgré les prudentes recommandations du docteur, allaient à la recherche des algues, des mollusques, des zoophytes, des coquilles de toute espèce et nous revenaient à la tombée de la nuit, harassés, affamés, mais enchantés, montrant avec orgueil leurs découvertes. Peut-être eussent-ils profondément dormi en assistant dans un amphithéâtre au cours de quelque éminent professeur ?

Nous eûmes, avant de quitter cette relâche peu divertissante, une surprise agréable. Le 20, jour de notre départ, on signale vers quatre heures de l’après-midi un petit vapeur portant pavillon français. C’était la canonnière la Tactique, qui bientôt arriva au mouillage et prit place à une encâblure de la Junon. Nous la saluons de notre pavillon, élevant nos chapeaux et agitant nos mouchoirs. Notre chef retrouve dans le commandant du navire de guerre une vieille connaissance, lieutenant de vaisseau comme lui. Une heure après, le commandant La Bédollière et deux de ses officiers venaient dîner à bord. C’était la première fois que nous voyions les couleurs françaises depuis notre départ ; cette rencontre fut une véritable fête pour nous, d’autant plus gaie que ces messieurs de la Tactique se montrèrent pleins de cordialité et d’entrain. On but à la France, à nos voyages et à l’espoir de se revoir bientôt, car la canonnière se rendait à la station de La Plata, où elle pouvait arriver presque en même temps que nous.

A neuf heures du soir, il fallut se séparer ; mais ce ne fut qu’au dernier moment, et déjà l’hélice ébranlait l’arrière de la Junon de ses premiers coups d’aile, que nous échangions encore avec nos compatriotes, devenus des amis, nos meilleurs souhaits de bonne santé et d’heureuse navigation.