2 septembre.
Nous sommes en mer depuis treize jours. Demain soir, nous serons à Rio-de-Janeiro. Reviendrai-je sur ces deux semaines passées entre le ciel et l’eau, et ne ferais-je pas mieux de vous dire que, n’ayant pas fait naufrage, n’ayant été ni capturés par des pirates, ni incendiés en pleine mer, ni désemparés par quelque horrible tempête, je n’ai rien à vous raconter ? Ce serait mentir, et je ne veux pas fermer mon journal de bord sans que vous ayez, en mer comme à terre, vécu avec nous et vu ce que nous avons vu. Mes récits vous ennuieront-ils ? Peut-être. Mais vous êtes parti avec moi, il faut donc, de toute nécessité, que nous nous ennuyions ensemble.
Et d’abord, croyez que nous n’avons fait à l’ennui qu’une part modeste. Pendant les deux jours qui ont suivi notre appareillage de Saint-Vincent, nous avons joui du plus beau temps du monde, et c’est là une douceur à laquelle le passager n’est jamais insensible. Moins insensibles, hélas ! avons-nous été aux orages, tourbillons, pluies, grosses mers et vents de bout qui sont venus après.
Assez amariné cependant pour lutter contre les tendances somnolentes que m’inspiraient les mouvements trop accentués de la Junon, je pus trouver le courage d’admirer la colère de l’Océan, que, jusqu’alors, je m’étais contenté de maudire. Je regardais venir les grains sombres et violents avec un mélange de crainte et de plaisir, et chaque fois que l’avant plongeant dans la lame se relevait couvert d’une nappe d’eau écumante, ruisselant joyeusement sur le pont et se déversant traîtreusement jusque dans les salons, je ne pouvais m’empêcher de trouver ce spectacle plein d’imprévu et d’originalité.
Un matin, après deux ou trois coups de tangage plus rudes que les précédents, et comme notre arrière, brutalement secoué par la trépidation folle de l’hélice sortant de l’eau, semblait devoir se disloquer, j’avisai notre chef descendant tranquillement de la passerelle :
— Eh bien ! commandant, voilà un assez mauvais temps.
— Comment, mauvais temps ? Mais pas du tout. C’est la mousson. Elle n’est pas très forte cette année.
— La mousson ?
— Sans doute. De juin à septembre, ces vents de sud-ouest règnent sans discontinuer. Mais nous n’en avons pas pour longtemps. Nous les trouverons, sans doute, jusqu’à la ligne, et après cela…
— Après cela, nous aurons beau temps ?