— Ah ! ah ! Dis-leur que demain je les induirai aux mystères, et qu’ils soient bien sages, ou bien il pleuvra tempêtes, vents contraires, avaries et tout le tremblement. En attendant, je vas leur rendre mes devoirs. Attention !

Nous avions tous le nez en l’air. Le cornet du tramway résonne de plus belle, et nous sommes assaillis par une grêle de pois secs et de haricots. Un matelot, déguisé en meunier, saute sur la dunette et en un instant nous couvre de farine à pleines poignées, pendant que ses deux aides, faisant mine de nous faire échapper, nous cernent fort adroitement, jusqu’à ce que nous soyons transformés en pierrots de carnaval.

Un signe de l’officier de quart fait alors disparaître le meunier, et nous allons incontinent nous donner un sérieux coup de brosse, prévoyant pour le lendemain un lessivage dans toutes les règles.

Le commencement de la burlesque cérémonie fut annoncé, le 25 août, à midi, par une clameur formidable, accompagnée de coups de sifflet, de trompe et de cloche. Je n’assurerai pas que bon nombre des casseroles du maître coq n’aient été réquisitionnées pour donner plus de « solennité » à la fête. Le charivari est assourdissant.

Nous voyons alors un étrange cortège se diriger de l’avant à l’arrière : en tête se présente le postillon, dont le fouet claque avec tout le retentissement possible, accompagné de l’ours, son inséparable ami ; viennent ensuite le meunier et le notaire, l’un de nos garçons de service, correctement vêtu d’un habit noir, gilet en cœur et cravate blanche, coiffé d’un gibus à larges ailes, au-dessous duquel on n’aperçoit qu’une énorme paire de lunettes et de longs cheveux blancs ébouriffés ! Il tient à la main le registre de l’état civil, et est chargé d’appeler les profanes à tour de rôle.

Puis, monté sur Ernest, — mais, pardon, vous ne connaissez pas Ernest ; — j’ouvre donc une parenthèse pour vous le présenter : Ernest est un de nos compagnons de voyage, d’un caractère doux et pacifique, vigoureux cependant. Ernest se tient toujours à sa place, tranquille et discret, ne faisant jamais une réclamation quoique étant le plus mal logé du bord ; il a su conquérir toutes les sympathies. On sait, ou plutôt on craint qu’il n’achève pas le voyage, et lui-même semble en avoir quelque pressentiment. Nous ne connaissons à Ernest qu’un seul défaut : il a l’air bête ; mais sa qualité de bœuf en est une suffisante excuse, et nul n’a songé à lui faire un reproche de cette infirmité, sans doute héréditaire.

Donc, monté sur Ernest, un majestueux personnage s’avance, enveloppé dans une longue robe bleu de ciel semée d’étoiles, le front paré d’une couronne, la barbe et les cheveux complètement blancs, tenant d’une main une fouine en guise de trident, de l’autre une corne d’abondance figurée par un vase d’une forme bien connue. C’est monsieur Tropique, que les matelots appellent irrévérencieusement le Père Tropique. Son chapelain est à sa droite, son astrologue à sa gauche ; tous deux portent le costume de leur emploi ; le second est chargé d’un sextant monumental, dont la lunette est remplacée par une bouteille vide. Mme Tropique les suit, nonchalamment étendue dans un char traîné par deux ânes, ou, plus exactement, par deux jeunes marins encapuchonnés dans des couvertures grises. L’opulente chevelure de cette dame est figurée par plusieurs fauberts soigneusement nattés ; son vaste corsage, témoignage de fécondité, abrite deux pastèques inégales, convoitées par quelques spectateurs ; les autres « appas » se dessinent sous un assemblage de mouchoirs de diverses couleurs. Elle joue de l’éventail et de la prunelle avec une grâce toute particulière. Les deux plus beaux gabiers du bord, déguisés en gendarmes, accompagnent la calèche de la princesse, le sabre au poing.

Voici le barbier, personnage influent, portant sur son épaule un gigantesque rasoir en bois ; son aide, muni de deux seaux, l’un plein de farine et l’autre de charbon, le suit de près. Une bande de sept ou huit diables et diablotins, tous enduits de goudron, roulés dans la suie ou dans le duvet des poules défuntes depuis le départ, brandissant les outils de la chaufferie, conduisent, enchaîné au milieu d’eux, un individu maigre et malpropre, qui n’est autre que Lucifer en personne ; puis une demi-douzaine de sauvages, aux costumes fantaisistes, se livrant à des danses de caractère ; enfin, un certain nombre de ces « bons à riens » des cours, ministres sans portefeuille ou fonctionnaires sans fonctions, ferment la marche.

Le cortège se groupe sur l’arrière. Le Père Tropique et son astrologue montent sur la dunette ; pendant que ce dernier mesure avec son sextant la hauteur du soleil, pour déterminer l’instant précis où le navire passera la ligne, la Cour s’installe sur une sorte d’estrade ornée de quelques toiles et de pavillons de signaux, qui ne cachent qu’imparfaitement un canot placé en travers sur le pont. Mme Tropique se fait apporter des rafraîchissements ; le notaire prend ses aises pour appeler commodément les profanes ; les gendarmes se tiennent prêts à courir sus aux délinquants, et les anciens, accoudés sur les bastingages, s’apprêtent à rire à nos dépens.

Je ne vous redirai pas le sermon du chapelain, dont le seul mérite fut d’être court, ni les commandements grotesques du Père Tropique, nous n’en avons pas saisi la drôlerie, mais ils furent trouvés du plus haut comique par l’équipage.