Il vous suffira de savoir que, du premier jusqu’au dernier, nous avons été bel et bien blanchis, noircis, rasés et saucés. Que de cris, de contorsions, de grimaces ; mais aussi, que de rires ! Bon gré mal gré, il nous a fallu, levant la main gauche et le pied droit, prêter le serment traditionnel : « Je jure de ne jamais dire du mal d’un matelot et de ne pas faire la cour à sa femme ! » Après quoi, chacun de nous fut traîtreusement plongé dans le canot rempli d’eau, dernière et principale formalité de cette originale pasquinade.
Notre maître d’hôtel, caché dans une soute où il se croyait introuvable, s’est vu appréhendé au corps par tous les diables du cortège. Quelle barbe et quelle noyade ? Barbouillé de farine et de poussière de charbon sur la figure, avec un complément de goudron sur diverses parties du corps, il n’en fut quitte qu’après trois plongeons dans le canot !
Au dénouement, un baptême général, où figuraient officiers et matelots, passagers et serviteurs, dieux et diables, ours et sauvages, tous se bousculant et s’inondant à l’envi. L’eau pleuvait même de la grande hune. J’eus pendant un moment le bonheur de saisir le manche de la pompe à incendie et d’accomplir des prodiges de valeur.
A deux heures et demie, le coup de sifflet : « Bas les jeux ! L’équipage à prendre la tenue de jour ! » — mit un terme à cette bataille aquatique, et quelques minutes après la Junon avait repris sa physionomie habituelle.
Cette fête du baptême de la ligne, dont l’usage se perd, et qui, sans doute, disparaîtra tout à fait comme tant d’autres coutumes du vieux temps, m’a donné l’occasion d’étudier un peu le matelot actuel, qui est déjà bien loin du matelot légendaire, dont mes lectures de la France maritime m’avaient laissé le souvenir.
Le jour du baptême, cependant, la marine revient un peu aux traditions d’autrefois. Ce sont les vieux baleiniers, les anciens du commerce ou de l’État, les gabiers, qui ont le pas ce jour-là et qui sont les arrangeurs de la fête. Ceux qui ont vu le plus de baptêmes sont les moins blasés, ils soignent les détails et prennent au sérieux ce que les jeunes marins et les mécaniciens paraissent considérer comme une plaisanterie d’un goût douteux. Ainsi qu’il arrive souvent ailleurs, ce sont les expérimentés qui semblent les naïfs ; ils sont là dans leur élément, et ne renonceraient qu’avec peine à cette farce qui les fait maîtres du bord pendant quelques heures.
La faculté de se venger, si peu que ce soit, de ceux qui ont eu le tort de lui déplaire entre pour quelque chose dans la satisfaction qu’éprouve le matelot en cette circonstance. Il barbouille de suie ou de goudron la figure de sa victime, avec une bonhomie ricanante ; il lui tient pendant ce temps des discours pleins de politesse, et sans brusquerie, mais non sans vigueur, il la pousse dans la baille, l’y maintient quelques instants, comme sans faire exprès ; elle en sort, il l’y laisse retomber maladroitement et puis feint de ne plus s’en occuper, tandis que, toussant, crachant, essoufflé, demandant grâce, le nez, les oreilles, la bouche et les yeux pleins d’eau salée, le patient s’éloigne aussi vite qu’il le peut.
Il est rare que les officiers ou les passagers de l’arrière soient l’objet de semblables rigueurs ; elles sont généralement réservées aux maîtres commis, cambusiers, agents de service, capitaines d’armes, tous gens pour lesquels le matelot a peu de considération, ou dont les fonctions ne contribuent pas toujours à son bonheur, du moins tel qu’il le comprend.
S’il a ses petites haines, il a aussi ses préférences, et sa brutalité n’est pas involontaire. Il sait fort bien abréger les formalités en faveur d’un officier qui lui plaît ou d’un passager bon garçon ; s’il s’agit d’une dame, il saura aussi, sans qu’on le lui dise, substituer au plongeon réglementaire quelques gouttes d’eau de Cologne dans la manche et remplacer les poignées de farine en pleine figure par un léger nuage de poudre de riz.
L’un d’entre nous, cependant, était allé la veille trouver le Père Tropique, organisateur de la fête, et, moyennant un louis, avait obtenu la promesse d’être épargné. Le louis fut empoché de bonne grâce ; mais notre camarade fut si vigoureusement saucé, qu’il fallut l’intervention d’un officier pour le tirer des fonts baptismaux, où une main peu légère le roulait consciencieusement.