La soirée commença par une improvisation très brillante de M. P. S…, excellent musicien, grand ami et admirateur de Richard Wagner, artiste s’il en fut, original en tous points, qui réclama l’indulgence du public en des termes demi-sérieux, demi-comiques, qui mirent tout le monde en gaieté. Chacun paya son écot, soit avec une romance, une pièce de vers, ou une historiette quelconque. A onze heures du soir, le punch final achevait de dérider les plus sérieux ; le répertoire d’Offenbach et celui de Lecocq tenaient la corde ; des gens qui avaient à peine échangé quelques mots depuis le départ s’extasiaient ensemble sur les mérites de Mlle Granier, tandis que des amis intimes discutaient chaudement les idées littéraires de M. Zola. On ne se sépara guère qu’à minuit, après un dernier toast en l’honneur des absents, et se promettant bien de recommencer à la première occasion.
4 septembre, Rio-de-Janeiro.
Nous sommes au mouillage depuis un quart d’heure. Avant de quitter le bord, et pendant que mon domestique boucle ma valise, je vais vous dire comment nous sommes arrivés et quelle fut notre impression en entrant dans cette rade qui passe pour la plus belle du monde.
Hier, à cinq heures du soir, nous étions tout près du cap Frio, aperçu depuis midi, et qui n’est qu’à soixante milles de la capitale. Nous marchions à toute vitesse, poussés par une forte brise qui menaçait de tourner au coup de vent. Le soleil, en se couchant, avait une mauvaise couleur rougeâtre, aucun de ces rayons éclatants, qui mettent une frange de feu aux contours arrondis des nuages ; près de l’horizon, ce n’était plus qu’un gros vilain pain à cacheter, et nous répétions cette phrase banale si souvent et si justement redite : « Si un peintre mettait ça dans un tableau, on crierait à l’absurde. »
Certes, un peintre eût eu grand tort de chercher à reproduire cet effet de lumière diffuse, indécise, d’un ton bizarre et presque faux ; il eût eu, je crois, grand’peine aussi à y arriver, bien plus, à coup sûr, que pour rendre le lourd et épais brouillard dont nous fûmes bientôt enveloppés. Point d’étoiles, point de lune, pas une lueur ; la terre, dont nous n’étions pas à plus de dix milles, le phare de Frio, tout avait disparu.
L’atterrissage de Rio-de-Janeiro, dès qu’on a reconnu la terre, est rendu très facile par la présence d’un îlot situé devant l’entrée de la baie, et sur lequel on a placé un feu, visible d’assez loin. Le commandant, peu soucieux de se promener le long de la côte toute la nuit, d’autant que le vent tenait bon, ne ralentit pas et courut droit sur le feu de l’îlot Raza. Les hommes de veille sont doublés, les voiles serrées, et vogue la galère ! On devait voir ce phare vers neuf heures ; à dix heures et demie, on n’avait rien vu. Où était-on, puisqu’on n’était pas là où on devait être ? Il n’y avait que deux partis à prendre : s’en aller au large et attendre le matin, au risque de perdre la journée du lendemain à revenir sur ses pas, ou bien chercher à tâtons ce phare introuvable, en s’aidant des indications données par les sondes.
Ce dernier moyen fut adopté et réussit. Vers une heure du matin, malgré la persistance de la brume, nous avions déterminé notre position et regagné tout ce qu’un violent courant portant au sud nous avait fait perdre. Le phare de Raza apparaissait tout près de nous, comme l’unique étoile perdue dans un ciel d’orage ; mais ne pouvant songer, par une obscurité pareille, à choisir une place convenable dans une rade encombrée, nous laissâmes tomber l’ancre dans une petite baie voisine, fermée par deux gros îlots qui nous abritaient du vent de mer.
Au point du jour, nous étions tous sur le pont. Les ombres de la nuit se dissipaient peu à peu, les contours des hautes terres parurent d’abord, puis les grandes teintes, puis les nuances indécises des forêts et des plantations ; enfin, un radieux soleil se leva. Les détails d’abord confondus semblèrent se séparer, la nature, se dégageant doucement du voile qui avait protégé son repos, offrait, indifférente et majestueuse, à nous, derniers venus, le même spectacle grandiose qui dut faire tressaillir d’orgueil et d’admiration les découvreurs du nouveau monde.
Le ciel n’était pas assez pur, l’atmosphère assez transparente pour nous permettre d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ce splendide paysage ; mais, à mesure que nous avancions vers l’entrée de la baie de Rio, nos regards s’arrêtaient sur de nouvelles beautés. Après avoir dépassé quelques îles toutes verdoyantes, nous pûmes distinguer nettement à notre gauche le sommet aigu du Corcovado, puis cet étrange bloc de granit dénudé, en forme de cône, haut de mille pieds, inaccessible par tous côtés, le Pain-de-Sucre. La chaîne côtière, dont le Corcovado et le Pain-de-Sucre sont les dernier pics, présente des contours pleins d’imprévu et de variété ; ses flancs rapides et le plus souvent escarpés lui donnent un caractère de grandeur imposante, bien que ses sommets les plus élevés ne dépassent pas six à huit cents mètres.
Partout où la paroi du rocher n’est pas absolument verticale, une végétation puissante et touffue, d’un vert sombre, couvre les versants de ces belles collines ; des arbres qui nous paraissent d’une taille extraordinaire en couronnent le faîte et s’avancent sur le bord de l’abîme, se penchant sur lui, comme pour en contempler la profondeur.