A droite, le pays est moins accidenté ; les sinuosités capricieuses de la côte nous laissent entrevoir de paisibles vallées, sillonnées de routes, piquetées de coquettes maisons blanches, couvertes de plantations et de jardins.
L’entrée de la rade est un passage d’environ un demi-mille de large, entre deux pointes ; sur celle de gauche, le vieux fort de San-Joaô et le fort Laage ; sur l’autre, la citadelle de Santa-Cruz, magnifique forteresse, dont les trois plates-formes superposées sont disposées pour recevoir soixante-dix pièces de canon. L’usage, ou, pour mieux dire, le règlement veut que les navires, en arrivant à cet endroit, ralentissent leur vitesse et passent tout près de la citadelle pour répondre aux questions, d’ailleurs inintelligibles, qui leur sont adressées à l’aide du porte-voix.
La pensée ne nous est pas venue de maudire ce léger retard. La rade se déployait devant nous comme un lac immense, dont à peine nous pouvions entrevoir l’extrémité. Un peu à droite, émergeant de hautes collines, s’élevaient les bizarres aiguilles de la chaîne des Orgues ; des îles couvertes de bois surgissaient çà et là. A notre gauche, la ville de Rio-de-Janeiro, la capitale de cet empire dont chaque province est aussi grande que la France, la reine des mers australes, encore enveloppée d’une légère brume, éparpillait ses faubourgs, ses villas, ses palais et ses parcs sur le versant des contreforts de la grande chaîne et jusqu’au pied du majestueux Corcovado.
Entre elle et nous, et plus loin encore, une forêt de mâts. Autour des îles et dans les baies que forme l’immense havre, d’autres navires sont mouillés. Une faible brise gonfle les voiles des légères embarcations brésiliennes, fait flotter les pavillons des bâtiments de guerre et nous amène par instants, comme un murmure harmonieux, le son des cloches matinales.
Nous voici près du fort Villegagnon, construit au XVIe siècle par un de nos compatriotes. C’est là qu’il faut recevoir les visites de la santé et de la douane, avant de pouvoir communiquer avec la terre… On vient nous dire que des ordres ont été donnés pour nous épargner les formalités minutieuses auxquelles tous les nouveaux arrivants sont soumis. Nous sommes donc libres. Voilà une aimable prévenance, qui nous évite bien des ennuis, car la douane de Rio est d’une sévérité extrême. Je vous laisse donc, lecteur, pour quelques jours ; et toi, bonne Junon, repose-toi de tes fatigues.
RIO-DE-JANEIRO
Le débarcadère. — Visite au marché. — Promenade en ville. — Les tramways. — L’éclairage. — Un dîner de 32,000 reis. — Au théâtre. — Le palais de la Belle au bois dormant. — La toilette de cour de M. de Saint-Clair. — Présentation à l’empereur et à l’impératrice. — Les trésors du Brésil. — Bizarreries.
Rade de Rio. 12 septembre.
Toutes les relations de voyage au Brésil s’accordent à dire que l’aspect de Rio-de-Janeiro, au moment où l’on met le pied à terre, cause une désillusion aussi profonde que l’arrivée dans la plupart des villes d’Orient. Peut-être un homme ainsi prévenu est-il doublement bienveillant, peut-être les souvenirs de Saint-Vincent me disposaient-ils à voir tout en beau ; quoi qu’il en soit, je n’éprouvai pas cette impression aussi vive que je m’y attendais. Certes, le débarcadère est assez mal tenu, jonché de débris et semé de fondrières, mais on arrive bientôt sur une grande place dont le milieu est arrangé en square assez élégamment dessiné ; les édifices qui l’entourent sont, je l’avoue, peu artistiques, cependant convenables, et l’animation qui règne en cet endroit, le beau soleil qui l’éclaire concourent à produire une sensation plutôt agréable.
Si, d’ailleurs, on était sévère pour les lieux de débarquement, on n’aurait que trop souvent à exercer cette sévérité. Au point de vue du touriste, le quai de Rio-de-Janeiro n’a rien à envier à ceux de Marseille, de New-York ou de Liverpool, bien que ce dernier port ait le plus beau wharf flottant qui existe au monde, et je souhaiterais à l’opulente capitale de l’Angleterre de présenter au visiteur qui arrive par la gare d’Euston ou de Fenchurch un aspect aussi gai que celui du débarcadère de Rio.