A deux pas de là, la vue d’un marché nous réjouit par sa couleur locale ; de plantureuses négresses, col et bras nus, coiffées d’un énorme turban de couleur ou de mousseline blanche, nous offrent des oranges, des mangos, des bananes et des ananas. Pourquoi ces fruits, que le Brésil et les environs mêmes de Rio produisent en abondance, coûtent-ils aussi cher qu’à Paris ? Pourquoi le mango lui-même, l’affreux mango, paquet de filasse trempé dans de l’essence de térébenthine, qu’on paye trois sous à la Martinique, vaut-il trois francs à Rio ? Espérons que ce sont là des prix d’amateurs, de nababs en villégiature, et que notre cuisinier saura trouver, auprès de ces belles campagnardes, de plus douces conditions. Un peu plus loin, des nègres viennent à leur tour nous exhiber des singes, des perroquets et de ravissants petits oiseaux. Le moment des emplettes n’est pas encore venu ; nous résistons à la tentation de convertir prématurément la Junon en ménagerie, et après avoir regardé quelques minutes les splendides poissons que les pêcheurs de la rade débarquent et empilent sous nos yeux, nous entrons dans la ville.
Les rues sont assez étroites, sans trottoirs et pour la plupart tracées à angle droit. La vieille ville, de forme carrée, est le centre de tout le commerce ; elle rappelle un peu les anciennes cités espagnoles des colonies intertropicales. Dans quelques rues et principalement dans la rue Ouvidor, il y a de beaux magasins ; mais sauf ceux des marchands de fleurs en plumes et des débitants de cigares, nous ne voyons rien qui paraisse provenir de l’industrie locale : bijoux, modes et meubles de France, porcelaine et quincaillerie anglaises, viandes fumées des États-Unis, fusils de Liège, montres de Genève, soieries de Lyon…, il y a là des produits de tous les pays du monde, à l’exception du Brésil.
Les maisons sont petites, construites à l’européenne, tout en granit, mais élevées pour la plupart d’un seul étage, avec de petits balcons en bois, comme suspendus aux murs. En s’éloignant du centre de la ville, on traverse des rues entières dont les constructions ne comprennent que de simples rez-de-chaussée.
Les édifices publics, que l’on rencontre surtout dans la rue Diretta, la voie principale avec celle d’Ouvidor, ont de vastes proportions, mais l’art architectural leur fait absolument défaut ; tels sont la Douane, la Bourse et le Palais impérial lui-même. On voit cependant dans les constructions les plus récentes une recherche de simplicité et d’intelligence dans les dispositions qui est un signe évident de progrès. Je ne citerai pour exemple que le bâtiment de la poste, dont l’arrangement intérieur, copié sur les modèles américains, est assurément plus confortable et plus pratique que celui de notre hôtel des postes… de Paris.
Les églises, assez nombreuses, sont édifiées dans un mauvais style espagnol, peu ou point entretenues, surchargées à l’intérieur de dorures maladroitement appliquées. Aucune d’elles ne respire cette grandeur calme, froide, mais sereine de nos vieilles cathédrales gothiques ou romanes, et les injures du temps, qu’on prend là peu de soin à faire disparaître, n’y ajoutent pas ce caractère respectable dont elles revêtent presque toujours les choses et les hommes.
Il y a peu de places publiques. L’étroitesse des rues et le peu de hauteur des maisons les font paraître d’une étendue disproportionnée.
En somme, c’est une ville à refaire, mais elle se refera sans doute et sa transformation est déjà commencée. Combien y a-t-il d’années que notre superbe Paris, alors malpropre, mal éclairé, mal pavé et mal gardé, n’avait pour justifier ses orgueilleuses prétentions que deux ou trois kilomètres de boulevards et quelques antiques monuments qu’il se fût senti incapable de reconstruire ? Comme Paris, Rio dégage ses abords, entoure la vieille cité de belles avenues, de villas et d’hôtels, crée et développe des services publics qui poussent la vie du centre au dehors ; et le temps viendra où de larges percées, trouant les anciens quartiers, jadis aristocratiques, apporteront l’air, la lumière, la santé, les communications faciles dans ces rues d’aspect vieillot et malsain, où circule difficilement la foule toujours pressée des gens d’affaires.
Parmi ces services publics dont je viens de parler, il en est deux qui frappent l’étranger dès le premier moment, car ils sont déjà organisés et installés d’une manière parfaite. Ce sont les tramways et l’éclairage de la ville.
Les voitures sur rails ont presque fait disparaître les autres. Comme à New-York, le tramway se trouve partout et sert à tout le monde. Il n’est pas possible de faire cent pas sans en rencontrer un. La femme du monde y coudoie l’ouvrière, un petit commis de magasin s’y assoit en face d’un ministre. Les départs sont fréquents, l’allure est rapide. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, ils parcourent non seulement la ville et les faubourgs, mais leur réseau s’étend bien au delà, à plusieurs kilomètres dans les environs, contournant les collines à travers les gorges. Les voitures sont entièrement ouvertes et disposées comme les impériales de nos chemins de fer de banlieue ; on y entre donc et on en descend par le côté, sans avoir, comme dans nos omnibus parisiens, l’ennui de marcher sur les pieds d’une douzaine de compagnons inoffensifs, qui se promettent bien de vous rendre la politesse à l’occasion, pendant que, cramponné à la main courante placée au-dessus de votre tête, vous balbutiez de timides excuses.
Les « abordages » des tramways de Rio sont assez fréquents, malgré toutes les précautions prises, à cause de l’étroitesse des rues et des tournants brusques, mais le public semble y être habitué ; il trouve fort agréable de payer cinq sous une course pour laquelle un cocher de place lui demanderait dix francs et ne pense guère à se plaindre de ce qui est devenu son unique et presque indispensable moyen de locomotion.